Les fusillés de la Première Guerre Mondiale ne sont pas tous des criminels mais le Code de Justice Militaire en vigueur est rigoureux. Jean QUINAUD n'est pas le seul à être fusillé en ce 4 décembre 1914…

Vingré - jugement

Ce dossier n'est pas un simple dossier ! C'est celui de l'affaire Vingré !

Les faits racontés par les soldats

Le 27 novembre 1914, une tranchée en première ligne, située en avant du villlage de Vingré (secteur de la maison détruite) à laquelle on accède par un boyau central, est occupé en aprtie par une demi-section du 298ème Régiment d'Infanterie, 5ème – sous les ordres du caporal VERNUAT – et 6ème escouade – sous les ordres du caporal FLOCH – et, dans sa partie droite, par une autre demi-section du même régiment, 3ème et 4ème escouades. Cette partie droite, violemment bombardée par l'artillerie allemande, est évacuée dans l'après-midi. Seuls, un caporal et quatre sentinelles doubles restent. Vers 5 heures du soir, les Allemands s'emparent brusquement de ce petit poste avancé, sans aucun échange de tir, par la partie gauche de la tranchée. Les hommes des 5ème et 6ème escouades, pris de panique, s'enfuient jusqu'à la tranchée de seconde ligne. Croisant les hommes des 7ème et 8ème escouades, ils leur crient "Voilà les Boches ! Nous sommes prisonniers !".

Le sergent DIOT, à ces cris, se porte en avant de sa demi-section du côté où les Allemands cherchent à pénétrer dans la tranchées. "Haut les mains !" Un Allemand lâche son fusil et, alors que le sergent s'avance pour le prendre, les deux autres lui lancent un coup de baïonnette qui n'a transpercé que sa capote. Le sergent DIOT demande du secours, mais ses hommes ont déjà quitté la tranchée.

Les officiers veulent les faire repartir en première ligne, sans succès. Le Sous-lieutenant PAULAUD, leur chef de section, sorti d'un abri voisin, leur crie d'avancer, mais ils refusent. Il se précipité pour aller réoccuper la tranchée : un seul soldat le suit !

Le Lieutenant PAUPIER, commandant la Compagnie, installé dans la tranchée de résistance, apprend le mouvement de panique, mais constate que, quelques instants après, tous les hommes sont remontés en première ligne.

Les faits racontés dans le Journal des Marches et Opérations (cote 26 N 743/8)

Le 27 novembre 1914 – A 16 heures, l'artillerie allemande démolit une partie des tranchées de la Maison détruite. LA demi-section  qui l'occupait est obligée de se retirer dans les boyaux. Après le bombardement lorsqu'elle veut retourner dans la tranchée, elle la trouve occupée par la patrouille allemande qu'elle délogea immédiatement et put reprendre ses emplacements. Pertes : 5 blessés, 9 disparus

Vingré - les lieux

Les prévenus sont :

  • BARGE Claude Marie, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 19 octobre 1878 à Jivré, dans la Loire. Il est fils de Jean et Claudine CHATRE. Marié, deux enfants, il est cultivateur.
  • BARRIQUAND Edouard Marius, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 29 juin 1885 à Lyon, dans le Rhône. Il est fils de Jean Marie et Félicie CAILLET. Célibataire, il est cultivateur.
  • BLANCHARD Jean, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 30 septembre 1879 à Ambierle, dans la Loire. Il est fils de Mathieu et Marie MARQUET. Marié, sans enfant, il est cultivateur.
  • DANIEL Marien Jean Joseph, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 31 juillet 1884 à Susat, dans l'Allier. Il est fils de François et Benoite Marie CHAZAL. Marié, un enfant, il est cultivateur.
  • DARLET Claude Marie, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 31 janvier 1879 à Ambierle, dans la Loire. Il est fils de Mathieu Louis et Félicie COTE. Marié, deux enfants, il est cultivateur.
  • DURANTET Francis, soldta au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 5 octobre 1878 à Ambierle, dans la Loire. Il est fils de François et Marie ROCHE. Marié, deux enfants, il est cultivateur.
  • FEUGÈRE Claude, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 3 mai 1878 à Saint-Just-en-Chevalet dans la Loire. Il es fils de François et Anne CLEMANÇON. Marié, trois enfants, il est ouvrier à la pépinière d'Etat.
  • FLEURANT Jules Jean, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 6 mars 1886 à Brionne, dans l'Eure. Il est fils de Henri et Madeleine MEDERE. Marié, trois enfants, il est facteur des Postes.
  • FLOCH Paul Henri, Caporal au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 16 mars 1882 à Breteuil-sur-Iton, dans l'Eure. IL est fils de Paul et Catherine Eugénie PETIT. Il est greffier à la Justice de Paix.
  • GARDY Jean, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 11 août 1886 à Isserteaux, dans le Puy-de-Dôme. Il est fils de de Jean et Claudine MARTIN. Marié, un enfant, il est polisseur.
  • GAY Pierre, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 30 novembre 1884 à Tréteau, dans l'Allier. Il est fils de François et Anne LUMINET. Marié, sans enfant, il est cultivateur.
  • GEOFFROY Claude Marius, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 31 octobre 1879 à Saint-Etienne, dans la Loire. Marié, deux enfants, il est passementier.
  • GUIGNATIER Gilbert, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 17 février 1885 à Montoldre, dans l'Allier. Il est fils de Gilbert et Louise CHEVALIER. Marié, un enfant, il est cultivateur.
  • IZARD Charles, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie,
  • JURY Claude, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 28 octobre 1880 à La Chabanne, dans l'Allier. Il est fils de Claude et Benoite PIGNOT. Veuf, un enfant, il est sabotier.
  • LARDON Petrus, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 12 novembre 1887 à Saint-Didier-la-Seauve, dans la Haute-Loire. Il est fils de Marcelin et Anne LAGREVOLE. Célibataire, il est agent d'assurances.
  • PACAUD François, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 25 février 1880 à La Chapelle-aux-Chasses, dans l'Allier. Il est fils de Pierre et Denise DUGAY. Marié, deux enfants, il est domestique.
  • PÉGARD André Eugène Marius, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 13 janvier 1890 à Grande Vente, en Seine-Maritime. Il est fils de feu Juste Valentin et Augustine Eugénie DEMAREY. Célibataire, il est instituteur à Neufchâtel.
  • PETTELET Claude, Soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 13 février 1887 à La Guillermie, dans l'Allier. Il est fils de Jean et Claudine FOURNIER. Il est cultivateur.
  • QUINAULT Jean, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 14 mars 1886 à Saint-Victor, dans l'Allier. Il est fils de Charles et Françoise AUFAURE. Il exerce la profession de cultivateur.
  • REVERZY Pierre, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 10 juillet 1885 à Bellenave, dans l'Allier. Il est fils de François et Catherine BRUN. Marié, sans enfant, il est cultivateur.
  • VENUAT Jean Baptiste, caporal au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 5 décembre 1886 à Theneville, dans l'Allier. Il est fils de Jean et de feue Annette VILLE. Marié, un enfant, il  est employé aux Chemins de fer Economiques du Centre.
  • VERNAY Claude, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 18 décembre 1881 à Mably, dans la Loire. Il est fils de Jean Marie et Benoite PROST. Marié, deux enfants, il est fermier.
  • VINDY Jean, soldat au 298ème Régiment d'Infanterie, 19ème Compagnie, né le 16 septembre 1878 à Saint-Priest-Laprugne, dans la Loire. Il est fils de Barthélémy et Marie GOUILLARDON. Marié, sans enfant, il est cultivateur.

 Le 1er décembre 1914 – A 17 heures le Conseil de Guerre spécial du 298ème Régiment d'Infanterie se réunit sous la présidence du Lieutenant-Colonel PINOTEAU et les juges sont e Sous-Lieutenant DIOT et l'adjudant POLHONNIER. L'avocat désigné est le Sous-Lieutenant RODÉ.

Le jugement est rendu le 3 décembre 1914, tous accusés d'abandon de poste en présence de l'ennemi. Les soldats PETELET, GAY, QUINAULT, BLANCHARD et DURANTET sont condamnés à mort, tous les autres sont acquittés.

Le 4 décembre 1914 – Les condamnés qui ont passé la nuit dans la prison du poste de police sont amenés à 7h30 par un piquet de 50 hommes. Après l'exécution, qui se passe sans incident à la sortie ouest de Vingré, les troupes défilent devant les cadavres et rentrent dans leur cantonnement. Aussitôt après l'exécution, le Lieutenant PAULAUD exprime sa conviction que les soldats fusillés ne sont pas coupables des faits qui leur sont reprochés. Il a été pourtant le principal témoin à charge !

La guerre se termine, mais la justice, saisie, poursuit sa recherche de la vérité ! Le 29 janvier 1921, des faits nouveaux font rouvrir le dossier : "Il résulte d'un ensemble de circonstances et de déclarations de témoins, ignorées du Conseil de Guerre, qu'un ordre de repli avait été proféré et entendu par les soldats comme s'il émanait d'un supérieur et qu'on ne saurait, dans ces conditions, leur faire grief de l'avoir exécuté".

La Cour de cassation casse et annule, sans renvoi, le jugement du Conseil de Guerre spécial de la 63ème Division en date du 3 décembre 1914. Le lieutenant Joseph Alexis est mis en accusation de faux témoignage au cours de sa déposition, dans ledit premier jugement, envers le caporal FLOCH, les soldats GAY, QUINAULT, PETTELET, DURANTET et BLANCHARD. Il maintient sa déclaration initiale et ses dires devant le peloton d'exécution. Le Lieutenant n'est pas coupable de faux témoignage. Il est donc acquitté.

Vingré - réhabilitation

Le 23 septembre 1921, une enquête judiciaire est demandée contre le caporal de VOGUÉ et huit hommes de son escouade aux fins de déterminer s'il y a lieu de relever, contre eux, l'inculpation de désertion à l'ennemi. Il n'y a pas de suite donnée.

L'état indemnise les familles des fusillés, mais, comment peut-on estimer le "prix" d'une personne à qui la vie a été retirée alors qu'il n'y avait pas de raison ? Comment expliquer aux orphelins que c'est la France qui a tué leur père ?...

L'erreur est humaine, certes ! Mais lorsqu'il s'agit de la vie d'hommes, il ne faut pas être "expéditif" ce qui me semble avoir été le cas dans ce jugement… Comment une personne, dont le témoignage est accablant, peut dire "je les ai crus non coupables" ?...