Aujourd'hui, plus d'un siècle après la condamnation, il est possible d'interpréter les faits de deux manières différentes… Il n'en reste pas moins que le jugement rendu reste perplexe et incompréhensible !

AUTRET Pierre Arsène - jugement

Pierre Arsène Marie, né le 25 juin 1886 à Audierne, Finistère, fils de Auguste Nathaniel et Anne Marie PENHOAT, est légitimé lors du mariage de ses parents. Sa vie familiale était-elle difficile ?... Toujours est-il qu'il est déjà condamné dès l'âge de dix-huit ans pour coups et blessures ; une première peine de 2 mois puis une plus légère de six jours. Pierre serait bagarreur… Mais, des rixes, jeune, rien d'extraordinaire !

Recensé avec sa classe, celle de 1906, Pierre Arsène Marie rejoint le 132ème Régiment d'Infanterie le 9 octobre 1907 et est envoyé dans la disponibilité le 25 septembre 1909 avec le certificat de bonne conduite. Cela signifie donc qu'il ne s'est querellé avec personne, qu'il a été "bon" soldat, … Bref, que tout s'est bien déroulé !

Dès 1911, d'autres problèmes surviennent : Pierre Arsène Marie a un problème avec l'alcool. Il est donc souvent condamné à des petites peines, parfois plus… Mais, c'est l'engrenage…

Le 4 juin 1914, il épouse Julia Thérèse LE LANN. Et la guerre éclate ! Alors, lorsque le 2 août il rejoint son régiment, le couple n'a pas d'enfant.

Quand et comment a-t-il rejoint le 19ème Régiment d'Infanterie ? Les fiches matricules ayant été complétées après la guerre, personne n'a jugé bon de noter les détails de sa présence à l'armée, hormis le jugement du Conseil de Guerre et la date de sa fatale issue ! Toujours est-il que Pierre Arsène vient de participer à la défense de Verdun, tout au long du mois d'avril 1916, lorsque le régiment est déplacé dans la région de Berry-au-Bac – le Chemin des Dames, où, là aussi, les combats font rage. Déjà deux longues années que cette guerre dure. L'eau a été remplacée par le vin pour donner "du cœur à l'ouvrage" de ses soldats qui ont, majoritairement, le moral en berne. Alors, il ne faut pas être étonnés de ce qui s'est déroulé ce 26 septembre 1916 !

Dans ce dossier, seuls les faits enregistrés par la justice militaire sont consultables. Il aurait été possible d'interroger des protagonistes encore en vie il y a une vingtaine d'années. Ont-ils parlé ? Ont-ils raconté LEUR version ?

Déjà, dans le rapport, Pierre Arsène et huit de ses camarades sont qualifiés de "traînards" du 19ème Régiment d'Infanterie. Mais… que font-ils là ? Seuls, sans chef et sans régiment, avec des armes… sans munitions !

A quoi a bien pu penser Pierre Arsène alors qu'il se place au milieu de la route pour arrêter la voiture d'un général, pas moins. La voiture est sûrement reconnaissable comme véhicule d'une haute autorité militaire – drapeaux, étoiles, … L'acte serait donc volontaire et, du fait, est qualifié de rébellion. Il ne fait pas bon, au cours de la Première Guerre Mondiale, surtout étant soldat, de ne pas être d'accord avec l'autorité et, surtout, de manifester ce désaccord.

Le général fait immédiatement arrêté Pierre Arsène. Apparemment, il ne conteste pas et se laisse emmener au poste – ce n'est pas noté dans le rapport de la justice. Par contre, ses huit camarades, eux, protestent vivement afin que Pierre Arsène soit libéré. Ils auraient pointé leurs armes contre les policiers militaires…

Voilà résumés les faits, au demeurant, banals : contestation des uns, autorité des autres, échauffourée, arrestation !

La réalité est toute autre. Tout d'abord, il est vrai, Pierre Arsène le reconnaît : il s'est bien présenté devant la voiture pour l'arrêter ! Mais, il n'a pas opposé de résistance lors de son arrestation. Il n'a pas demandé à ses camarades de le défendre : cela s'est fait naturellement…

Huit camarades plus lui, il devraient donc être neuf devant le Conseil de Guerre : ils ne sont que cinq ! le chef d'accusation n'est donc plus le même.

Mais, car il y a un mais important : Pierre Arsène a des antécédents de condamnations dans le civil. Il a boit plus que de raison : il a souvent été arrêté pour ivresse. Tout le monde le sait bien aujourd'hui, l'état français ne s'est pas gêné pour fournir du vin – de la vinasse – aux soldats afin de les encourager à aller au combat ! Pour Pierre Arsène, lui fournir de l'alcool cela revient à attiser le feu !...

Mais revenons aux faits… A l'autre version… Pierre Arsène fait partie d'un détachement envoyé en renfort au 19ème Régiment d'Infanterie : dix-sept kilomètres à parcourir à pied ! Le groupe s'est détaché en deux : ceux qui allaient d'un bon pas et les autres. Pierre Arsène était avec les "autres" sous le commandement du Sergent RICHARD qui les abandonna par la suite. Il n'est aucunement question de ce sergent ! Pourquoi est-il parti ? Où est-il allé ?... En cours de route, les "trainards" dont certains avaient bu avec excès – d'où sortait cet alcool avalé ? – firent une halte à côté du poste de police de Brasles, poste occupé par des soldats du 62ème Régiment d'Infanterie. La suite de l'aventure reste la même que dessus.

Donc, l'accusation est claire : rébellion en bande armée de plus de huit personnes. Sauf que… Ils ne sont que cinq. Pierre Arsène, ayant arrêté la voiture, est jugé comme étant l'instigateur de ladite rébellion. En ce sens, c'est juste : il conteste en arrêtant le général, mais il se laisse arrêter sans contester ! La réelle rébellion a lieu naturellement car les camarades de Pierre décident de le faire libérer !...

Le code de justice militaire est très clair sur le sujet : la peine est celle de mort pour l'instigateur. Pierre Arsène est celui-là, indirectement… Par contre, ses camarades n'auront pas le même sort : deux acquittements et deux peines de travaux publics – sept et dix années.

Que sont devenus ses acolytes ?

  • FOURNIAL Victor Louis, condamné à dix de travaux publics, décède le 29 novembre 1923.
  • DANIEL Léon Albert Jean Marie est toujours en vie en 1930.
  • BORGNE Alain, acquitté, décède le 9 février 1962.
  • RAYNOIRD Gabriel Joseph Victor, condamné à 7 ans de travaux publics, décède le 15 janvier 1968.

La veuve de Pierre Arsène Marie AUTRET, Julia Thérèse LE LANN décède le 16 janvier 1919 à Brest… Quelle tristesse !

Je n'ai travaillé qu'à partir du dossier en ligne sur le site de Mémoire des Hommes. Y a-t-il eu  une grâce présidentielle, un nouveau jugement annulant cette décision et réhabilitant Pierre Arsène ? C'est à penser puisque Pierre Arsène Marie AUTRET a une croix dans la nécropole de Dugny dans la Meuse où il est écrit "Mort pour la France le 25 novembre 1916".

AUTRET Pierre Arsène - sépulture - Nécropole de Dugny (c) David ANDRIEN

Aujourd'hui, nous pourrions dire que c'est le commandement qui est coupable : donner de l'alcool à un alcoolique c'est armer le bras !... Est-ce que Pierre Arsène AUTRET aurait été jugé différemment s'il n'avait pas eu toutes ces condamnations civiles antérieures ?... Il est impossible de refaire le passé, mais avoir une pensée pour cet homme, sous le feu depuis le 2 août 1914, est important… Il a fait la guerre, il a été au front, il a, peut-être, un peu trop bu !...