Guerre 001

Je ne pensais pas qu'un jour je puisse pleurer et pourtant…

Je suis là encore ce matin assis bon an mal an dans la tranchée. Aujourd'hui est la date de mon anniversaire ! J'aurais dû sauter de joie ! 21 ans, la majorité ! Mais non, je suis triste, si triste… Heureusement que mon carnet est là : je peux y écrire tout ce que je pense, tout ce que je ressens, il est mon ami. C'est si précieux un ami ! S'il doit m'arriver quelque chose, et il va m'arriver quelque chose, j'aimerais que ma mère puisse le lire…

Lorsque je suis parti en ce mois de septembre 1914, ils nous avaient dit de ne rien craindre : "nous les aurons ces boches, et avant Noël !" Mais nous sommes le 1er avril 1915 et nous sommes toujours là à nous surveiller mutuellement. Combien en ai-je tués ? Combien en ont-ils tués ? Trop ! Beaucoup trop ! Mais que faire ?... Nous sommes, nous les petits, obéissants à nos dirigeants. "Il faut défendre la patrie !" "Ils ne passeront pas une nouvelle fois !".

Je ne suis pas sûr, je doute. Passeront-ils ? Vaincront-ils ? Avec quelle cruauté humaine le destin du pays va-t-il se jouer ? Combien de morts faudra-t-il ? Rentrerais-je voir ma maman ? Maman, tu me manques tant… Hier, j'ai écrit à la maman de Jacques pour lui annoncer la mort de son fils, mon ami depuis le début de cette terrible guerre. Jacques a été touché, là, juste à côté de moi. Ses derniers mots ? "Dis à ma mère combien je l'aime…"

Nous avions déjà imaginé ce que nous ferions à la fin de la guerre. Nous avions décidé de ne pas nous quitter, de rester amis "à la vie, à la mort". La mort a déjà gagné ! 

Que ferais-je aujourd'hui si j'étais à la maison, à la ferme ? Je soignerais les vaches, comme tous les jours, je ramasserais le fumier, comme tous les jours. Ces jours que je haïssais il y a encore peu. Cette médiocrité de travail que je haïssais il y a encore peu. Que je les regrette là, de suite… J'aimerais tant revoir ces bêtes, sentir cette odeur… Nos ne savons pas, à chaque instant, combien ces moments sont précieux. Combien il faut les savourer… Alors, nous avons la santé, nous avons la liberté. Aujourd'hui, je me bats pour cette liberté, cette satané liberté tant défendue par notre pays. Cette liberté que nous envie le monde entier ! Faut-il vraiment faire la guerre pour la conserver ? Ne pouvons-nous vivre les uns à côté des autres, les uns avec les autres, sans pour autant nous combattre ?

Maman, j'attends chaque jour avec impatience la lettre que tu as dictée à Jeannette. Je suis toujours heureux de lire les nouvelles du pays. Ces nouvelles où je vois que la vie continue par chez nous, que le soleil continue de se lever, que le printemps arrive, que les oiseaux chantent… Ici, tout est gris, triste, pas un seul bruit d'oiseau, seul le bruit des tirs d'obus, de fusils, les bruits sourds des corps qui tombent, les cris de mes amis, les cris de nos ennemis… La forêt, en cette région d'Argonne, a dû exister, sûrement, dans un autre monde. Aujourd'hui, quelques troncs d'arbres calcinés apparaissent ça et là sur le terrain. Tout est recouvert de charbon de bois sur lequel l'être humain est la viande à griller…

Guerre 003

Je range mon carnet, nous allons partir à l'attaque : ordre du grand Général en chef ! Ce général à qui j'obéis chaque jour et que je ne connais pas. Ce général qui pense qu'il a LA solution, que nous allons gagner ! Est-ce que je dois vraiment lui faire confiance ? Ai-je le choix ? Seul l'avenir le dira, mais quand ?

Maman, ça y est, je pars ! J'ai mal, mais la douleur physique n'est rien à côté de la tristesse, de la peine, de la peur ! J'ai peur de mourir, pourtant, je vais mourir. J'ai entendu le chirurgien dire "Je ne peux plus rien pour lui, c'est trop tard !". Maman, le jour de mes 21 ans !... J'aurais tant aimé rentrer à la maison, te rassurer, te dire que c'était fini, que nous avions gagné, que nous restions Français et bien français… Mais non, je suis là, sur ce lit, j'attends, j'attends cette filoute qui me guette et qui va gagner… Mais je sais que je ne meurs pas pour rien… Je meurs pour que TOUS vous soyez français, libres et égaux… Je ne meurs pas pour rien. Adieu maman, je t'aime !

- Madame, nous avons la tristesse de vous annoncer la mort de votre fils, Charles. Il est mort en héros, au combat, la France sera reconnaissante. Nous vous remettons ce carnet que votre fils portait sur lui. –

Que pense Charles de là-haut ? Que pense-t-il de nous aujourd'hui ? Il y a eu une autre guerre, que tous croyaient la dernière… Aujourd'hui, c'est une autre guerre, biologique… Qui va gagner ? Nous, bien sûr !