50 ans déjà et tout le monde en parle encore ! Mais, que sont mes propres souvenirs de cette période ?

Je venais d'avoir 12 ans, j'étais élève au Lycée Elisabeth de Nassau à Sedan, dans les Ardennes. Aujourd'hui, sur GoogleMapsTM, il est écrit 4,5 km. Mais je pense que j'avais moins à faire, il me fallait cependant presque une heure de marche, quel que soit le temps ! Il n'y avait pas autant de bus qu'aujourd'hui !

Lycée Nassau (c) Christiane MENOT

Je fréquentais donc un lycée de jeunes filles où les interdictions en rapport avec notre condition féminine étaient nombreuses. L'interdiction qui me touchait le plus était l'interdiction du port du pantalon – loi napoléonienne du17 novembre 1800 – Nous étions des filles, il fallait donc le montrer et le respecter ! Grrr ! J'avais un frère et deux cousins, j'étais la plus jeune, alors, les jupes et les robes, pour jouer avec eux… Le sport se pratiquait principalement en short – le survêtement est un pantalon long… Pourtant, à la même époque, j'avais commencé mes compétitions de Volley-ball et là, j'arrivais en survêtement, je jouais en short, et je repartais en survêtement : où était le problème ?

Donc pour aller au lycée, je traversais Sedan, pratiquement depuis son entrée – du côté de Donchery, jusqu'à sa sortie – du côté de Balan. Je passais devant des entreprises plus ou moins importantes, dans l'ordre, les usines Usinor, puis la Grande Brasserie Ardennaise, puis la Chocolaterie. Aucune n'existe encore aujourd'hui ! Le seul passage qui me faisait peur c'était celui devant les usines Usinor. Les "grévistes" ne montraient pas une très belle image à cette enfant que j'étais. Ils criaient et insultaient ceux qui passaient, ceux qui avaient fait le choix d'aller travailler. Il y a même eu un matin où j'ai cru que  nous étions en guerre : les EBR (Engins Blindés de Reconnaissance – les chars) du 12ème Régiment de Chasseurs, stationné dans la ville, bloquaient l'avenue et l'accès aux usines. Heureusement pour moi, les militaires m'ont fait passé ce barrage en me recommandant de ne pas "traîner". Tu parles, la peur m'a donné des ailes ! J'ai filé jusqu'au pont de chemin de fer – au moins un kilomètre de là. Cette peur de passer là tous les matins a duré un mois, un long mois…

Un EBR

Autre souvenir, catholique, c'était l'année de ma communion solennelle. J'avais peur que ces grèves et manifestations ne s'arrêtent pas et que je ne puisse pas participer à cette grande journée, journée importante pour moi. Mes parents m'avaient même fait croire que le curé faisait grève ! Mais, point important de cette journée, la famille éloignée allait-elle pouvoir venir ? Comme la cérémonie était programmée le 2 juin, jour de Pentecôte. Les grèves et manifestations étant terminées, enfin, arrêtées, le monde grondait toujours, j'ai pu faire ma communion !

Qu'est-ce que je retiens de ce mois de mai 1968 ? Rien, à part cette peur journalière ! A part ces reportages télévisuels sur la violence qui se déroulait à Paris : les incendies, les jets de pavés, les longues files de camions de CRS, les…, les… Je ne retiens donc que la violence et les discordes entre les "pour" et les "contre". Chacun pensant qu'il a le droit de s'exprimer mais les "contre" étant considérés par les "pour" comme "ceux favorables au gouvernement".

Alors, je lis les informations qui circulent, je regarde les reportages télés aujourd'hui. Et que vois-je ? Cette même violence qu'il y a 50 ans ! Ce même rapport entre les "pour" et les "contre" : si tu n'es pas "gilet jaune" tu es favorable au gouvernement. Ma petite-fille va avoir 12 ans en mars. Heureusement pour elle, la violence, elle ne peut la voir qu'à la télé. Nous habitons un petit village proche de Melun, pas de violence chez nous ! Lorsqu'elle va au collège c'est en voiture : 5 minutes de trajet, les ronds-points ne sont pas occupés, elle ne peut donc pas savoir ce qui se passe. Que va-t-elle retenir de ce mouvement de colère ? Rien !

Comme moi, elle va passer au travers de tout cela… Elle ne retiendra, plus tard, que ce qui se dira tant sur les évènements que sur les changements – bons ou mauvais – que cela aura engendré au niveau national…

Je n'écris pas qu'il faut ou ne faut pas protester – chacun ses convictions par rapport à un ou plusieurs évènements. J'écris simplement ce que, petite fille, je vivais, je ressentais, ce que je pouvais ou non comprendre aux évènements…