Les fusillés de la Première Guerre Mondiale ne sont pas tous des criminels mais le Code de Justice Militaire en vigueur est rigoureux et le temps de guerre ne permet pas la "tolérance" de la part des autorités en présence…

 ALBAUD Eugène Joseph - Minutes de jugement - SHD/GR 11 J 519-2

Eugène Joseph ALBAUD naît le 26 août 1880 à Keryado, dans le Morbihan. Il est fils de François Marie, trente-quatre ans, ouvrier au port de Lorient, et Marie Yvonne ALLAIN, vingt-huit ans, ménagère. Il est le troisième enfant d'une fratrie de sept :

  • Emile François Marie, né le 11 décembre 1875 à Ploemeur,
  • Rosalie Marie Josèphe, née le 31 mars 1878, à Ploemeur, décédée le 31 mars 1880 à Keryado,
  • Jeanne Marie, née le 13 août 1882 à Keryado,
  • Mathurin Louis Marie, né le 15 janvier 1882, à Quéven,
  • Léon François, né le 29 juin 1887 à Ploemeur,
  • Victor Julien, né le 13 septembre 1889 à Ploemeur.

Le père, François Marie, décède le 26 juillet 1890 à Ploemeur, sa mère ne se remarie pas...

LA FRATRIE ET LA GUERRE

Emile François Marie épouse, à Ploemeur le 21 décembre 1902, Marie Josèphe JAOUËN. Il est libéré des obligations militaires le 30 novembre 1918 et est classé comme ouvrier électricien au Port de Lorient.

Eugène Joseph, insoumis, est incorporé le 7 janvier 1903 au 115ème Régiment d'Infanterie. Le 6 juillet 1906, il est réformé n° 2 par la Commission de Réforme de Rouen : otite chronique, perforation du tympan gauche. Il s'engage volontairement le 10 octobre 1914 à Châlons-sur-Marne, pour la durée de la Guerre...

ALBAUD Eugène Joseph - Fiche Matricule - AD56

Jeanne Marie épouse, à Keryado le 27 mars 1910, François Marie LEFORT. Ce dernier a bien fait son service militaire mais étant gravement malade, est exempté pour la guerre.

Léon François épouse à Paris (1er) le 24 septembre 1910, Eugénie Carolina CAUFOURNIER. Etant gardien de la paix, il continue son travail et ne part pas à la Guerre.

Victor Julien est rappelé à l'activité le 3 août 1914 et est porté disparu le 3 octobre suivant à Neuville-Vitasse, dans le Pas-de-Calais. Il s'évade et rejoint la France le 16 décembre 1918. Le 25 janvier 1919, à Epinay-sur-Seine, Hauts-de-Seine, il épouse Odette Marie Claude PICARD.

LES FAITS REPROCHES à Eugène Joseph sont d'avoir :

  • outragé par paroles le Sergent BLECHET, et le Caporal VILAIN, ses supérieurs,
  • exercé volontairement des voies de faits à l'occasion du service envers ces deux supérieurs,
  • volé des denrées au préjudice de l'Etat,
  • détruit volontairement des effets d'équipements de l'Etat.

LES FAITS RELATES

 Le 20 janvier 1916, à La Neuville-au-Pont, vers 9 heures du soir, dans la cave qui servait de logement à la demi-section dont il faisait partie, le Caporal VILAIN remarqua que l'un de ses soldats, le soldat ALBAUD, ne dormait pas encore. Il lui en fit, en passant, l'observation, puis alla se coucher à son tour. Après s'être assoupi quelques instants, le gradé, fut, vers 1h30 ou minuit, réveillé par un bruit de conversation ; il ouvrit les yeux et, à la lueur d'une bougie qui était restée allumée, constata qu'ALBAUD causait avec un camarade, le soldat DIARD, tous deux assis l'un à côté de l'autre, mangeaient et buvaient, tout en parlant. Le caporal leur enjoignit de se taire mais ils ne tinrent aucun compte de cet ordre.  Au bout d'un certain temps, ALBAUD sortit, gravit l'escalier qui, de la cave, conduisait dans une grange voisine servant de cuisine à la compagnie et revint, peu après, porteur de plusieurs tranches de viande crue, du couteau de boucher qui lui avait servi à les découper, et de deux bidons remplis de vin. Satisfait, sans doute, d'avoir ainsi dérobé quelques livres de bœuf à l'ordinaire de son unité, ALBAUD manifesta sa joie en offrant bruyamment à boire à ses camarades. Toute la demi-section fut ainsi réveillée.

Le Sergent BLECHET, qui la commandait et qui avait, par consigne, la police du logement, ordonna aussitôt à ALBAUD de se taire et de laisser reposer ses camarades. Celui-ci, au lieu d'obéir, commença par murmurer contre l'injonction de son chef, en traitant même ce dernier de sauvage et de coquin. Puis, comme le sous-officier renouvelait son ordre, l'homme entra dans une violente colère, saisissant un bidon de deux litres qui se trouvait à sa portée et il s'élança sur le sergent BLECHET qui était resté étendu. Après s'être mis à califourchon sur lui, il l'empoigna et, brandissant le bidon de la main droite au-dessus de la tête du sous-officier, s'écria :"Sacré coquin, je veux que tu me tutoies ! Je ne te lâcherai que lorsque tu m'auras tutoyé !" Le malheureux gradé, épouvanté par l'attitude de son subordonné, suffoqué par la pression exercée sur sa poitrine, finit par faire ce que lui demandait ALBAUD – selon un témoin, le caporal VILLAIN, dont la déposition est de beaucoup la plus claire et la plus précise de toutes – le sergent serait allé même beaucoup plus loin dans la voie des concessions et les humiliations que le soldat ALBAUD lui aurait imposées, auraient été plus cruelles encore. ALABAUD, non content d'être tutoyé par le sergent, aurait ajouté, pendant qu'il le tenait encore étendu sous lui, à sa merci, : "Je veux aussi que tu me demandes pardon, que tu me serres la main et de bon cœur !". Le sergent se serait plié successivement à toutes ces exigences.

Cependant, les hommes, réellement terrifiés, regardaient, sans rien dire, cette scène lamentable. Le caporal VILLAIN qui, mieux que tous les autres, en saisissait le caractère à la fois douloureux et grotesque, essaya de dégager son chef sans succès. C'es ALBAUD qui, lorsque le sergent eut répété tous les paroles qui lui étaient imposées, se décida à lâcher prise.

VILLAIN, espérant que tout était terminé, ordonna à ALBAUD d'éteindre toutes les lumières, l'informant qu'en refus d'obéissance, il le ferait lui-même. Eugène Joseph retourna sa colère contre lui. Une lutte s'engagea entre les deux hommes, le sergent intervint et VILLAIN put s'échapper et quitter la cave en demandant aux soldats DIARD et BEAUSIRE d'intervenir. Ce qui fut fait ! Mais, Eugène Joseph, tout en fureur, chargea son fusil et tira sur tout ce qui se trouvait dans la cave... Il ne fut arrêté que vers la fin de la nuit par le Lieutenant commandant la compagnie, que le sergent BLECHET était allé prévenir.

Les renseignements pris sur Eugène Joseph ALBAUD lui sont défavorables. Dans la vie civile, Eugène Joseph a été condamné en 1902 pour outrages – 15 jours de prison, en 1907, pour tentative de vol d'objets de chasse prohibés – 6 mois de prison, en 1908, pour vol – 8 mois de prison et en 1909, pour coups et blessures – 3 ans de prisons, la peine n'a pas été exécutée. Au cours de la vie militaire, il est condamné, en 1900, pour rébellion, il est insoumis – 8 jours d'emprisonnement avec sursis, puis, en 1903, 8 jours de prison par le Conseil de Guerre de la 5ème Région, et en 1915, le Conseil de Guerre le condamne à 5 ans de prison pour abandon de poste, la peine ayant été suspendue jusqu'à la fin de la guerre.

Le 6 février 1916, Eugène Joseph reçoit l'ordre de comparaître devant le Conseil de Guerre de la 7ème Division le 12 février 1916 à 13h30.

Le 12 février 1916, le Conseil de Guerre de la 7ème Division d'Infanterie rend son jugement. Les jurés ne sont d'accord à l'unanimité que sur les vols qualifiés envers l'état. Pour les questions de voies de faits envers les supérieurs, un puis deux, ne sont pas d'accords pour dire que les voies de faits ont eu lieu pendant le service...

Ce n'est donc qu'avec une majorité de trois voix contre deux et en vertu de l'article 135 du Code de Justice militaire, la peine la plus forte étant prononcée, qu'Eugène Joseph ALBAUD est condamné à la peine de mort

Le 14 février 1916, à 8 heures du matin, à Chaudefontaine, dans la Marne, les troupes en présence sont les suivantes :

  • 14ème Compagnie du 315ème Régiment d'Infanterie,
  • Un bataillon du 102ème Régiment d'Infanterie, cantonné à la Neuville-au-Pont,
  • Le bataillon du 103ème Régiment d'Infanterie et le groupe de brancardiers stationnés à Chaudefontaine.

Puis, Louis HARDY, sergent officier greffier près le conseil de guerre de la 7ème Division, donne lecture du jugement rendu à Eugène Joseph, en présence du Lieutenant RAYNAL, du 102ème Régiment d'Infanterie, juge au même conseil de guerre. Le Lieutenant-colonel VICQ de FEVE donne l'ordre de tir. Mais Eugène Joseph parle encore, ne s'affaisse pas ! Alors, le coup de grâce est donné !

 

Qu'est-ce qui a fait que Eugène Joseph bascule ? Certes, insoumis, il est évident que l'Armée et lui ne faisaient pas bon ménage. Mais, pourtant réformé pour un problème d'audition, il s'est très vite engagé dans cette Guerre : il voulait, comme tous, défendre son pays, "faire son devoir".  Il n'avait pas, d'après son dossier de jugement, un bon comportement en section, ce ne sont que les avis de ses supérieurs. Qu'en était-il de ses relations avec ses camarades de combat ?... Pourquoi a-t-il demandé au sergent BLECHET de lui présenter des excuses ? Y avait-il un antécédent relationnel entre les deux hommes ?... Le résultat est tout de même là, triste, mais bien là : Eugène Joseph ALBAUD a été fusillé !

Ainsi, le seul enfant du couple ALBAUD François – ALLAIN Marie a avoir participé à la Première Guerre Mondiale n'a pas été tué par l'ennemi mais bien par la France !