1917, année de la rébellion des soldats ! Ils en ont assez de cette terrible et longue guerre ! Alors, ils vont le faire savoir et le 129ème Régiment d'Infanterie n'échappe pas à la règle…

Mutineries

C'est dans ces conditions que les hommes du 129ème Régiment d'Infanterie ont voulu, pour la plupart, faire une manifestation ayant un caractère pacifiste bien défini, au cours de cette manifestation, ils devaient exposer leurs revendications à leurs chefs de façon à ce que le Gouvernement soit avisé de leurs désirs.

Le 28 mai, quelques hommes du 1er Bataillon son aller chercher du vin aux Compagnies divisionnaires du Génie, stationnées à environ un kilomètre de là, car le débit du cantonnement était fermé. Il semblerait qu'à Chazelles, où cantonne le 1er Bataillon, un homme du Génie aurait pris la tête d'un cortège dans une manifestation. Il aurait même porté un képi recouvert de l'étoffe rouge des signaleurs, un drapeau rouge aurait été brandi et l'internationale chantée ! Ce jour-là, vers 19h30, des hommes – de 150 à 180 – appartenant au 1er Bataillon se dirigèrent en colonne vers Chazelles. Le Lieutenant MATHIEU, logeant à l'extrémité du village, apprit la manifestation et avertit aussitôt le Commandant AUBERGÉ, du 1er Bataillon. Celui-ci se porta avec ses officiers au-devant des manifestants dont on entendait alors distinctement les cris et les chants qui se rapprochaient de Chazelles. Quelques instants après, une colonne d'environ cent hommes débouchait sur la route. Le Commandant les arrêta, leur demanda à quoi rimait cette manifestation. Des réponses partirent du milieu du groupe "Nous ne voulons plus aller aux tranchées, nos femmes meurent de faim. Des Annamites tirent sur elles à Paris pendant que nous nous faisons casser la gueule. La Révolution russe a fait rater l'offensive du 16 avril. Le Gouvernement aurait dû répondre aux offres de paix des Allemands". Le Commandant leur donna l'ordre formel de se disperser, ajoutant que leur manifestation ne signifiait rien, il leur fit en même temps remarquer la gravité de leur faute, disant que si leurs camarades en faisaient autant, les allemands entreraient chez nous et que c'en serait fini de leurs libertés. Les hommes se dispersèrent par petits groupes et rentrèrent au cantonnement où le calme le plus parfait sembla régner.

Toutefois, ce calme était plus apparent que réel, et le bruit se répandit parmi les officiers que les hommes devaient, le lendemain, partir de leurs cantonnements vers huit heures, afin de s'entendre avec les militaires des autres bataillons pour organiser une manifestation collective.

Le Colonel GENET, Commandant le régiment, avait appris le 28 vers 21 heures, la manifestation. Il en rendit compte verbalement au Général commandant la Division et se rendit chez le Colonel MARTENET, Commandant l'I.D. à Bercy-le-Sec, et, après entente avec le commandement supérieur, les ordres suivants furent donnés : consigner les bataillons dans leurs cantonnements, de manière à les isoler les uns des autres, ordre aux officiers de se rapprocher le plus possible des hommes dans leur contact journalier, occuper par des travaux de détails divers les hommes auxquels les officiers feraient des théories morales. Ces ordres furent exécutés. Il résulte en effet, tant des dispositions des officiers que d'un grand nombre de soldats, que ceux-ci ont été prévenus que les cantonnements avaient été consignés., qu'ils ne devaient s'en absenter sus aucun prétexte et que toute désobéissance à ces ordres les exposerait à une comparution devant le conseil de guerre.

Le 29 mai, vers 8 heures du matin, malgré les mesures de surveillances prises par le commandement, une partie des hommes du 1er Bataillon parvint à échapper à l'action de ses officiers, tout en gardant d'ailleurs vis-à-vis d'eux une attitude correcte et déférente. De petits groupes se formèrent et bientôt un cortège de 250 hommes se dirigea vers Ploizy, dans le but d'entraîner le 2ème Bataillon. Ces hommes pénétrèrent dans les cantonnements, engagèrent les hommes du 2ème Bataillon à faire cause avec eux et à se joindre au cortège. Ces premières tentatives semblent d'ailleurs être restées sans effet. Le Commandant MAGUIN, Le Lieutenant-Colonel GENET et le Colonel MARTENET, qui avait autrefois commandé le 129ème R.I., avaient parcouru les cantonnements et c'est ce qui explique que, tout au moins dès le début, la manifestation n'ait eu qu'un succès relatif au 2ème Bataillon et 3ème Bataillon.

Le Colonel GENET, apprenant que la colonne des manifestants du 1er Bataillon allait arriver à Ploizy, la rejoignit à la sortie Est du village. Il parla aux soldats, leur montra la gravité de leur faute, leur demanda à quoi rimait une semblable manifestation. Certains hommes continuèrent leur route, d'autres firent cercle autour de lui, quelques-uns, notamment LAGNEL, de la C.M.1 prirent la parole. Le but des revendication était le même que celui qui a été précédemment exposé : lassitude de la guerre, nécessité de la paix, volonté de ne plus remonter aux tranchées pour attaquer, situation lamentable des femmes et des enfants créée par la crise alimentaire, grèves parisiennes au cours desquelles des Annamites ont tiré sur des femmes avec des mitrailleuses, mensonges du Gouvernement qui "bourre le crâne" aux soldats, fait que les embusqués et les profiteurs de la guerre font la noce à l'intérieur tandis que les étrangers prennent les places des hommes du front qui n'en trouveront plus après la guerre, inaction des Russes qui a eu pour résultat de faire manquer l'offensive du 16 avril en permettant aux Allemands de ramener des divisions du front oriental au front occidental, etc.

Le but précis de la manifestation indiqué par les soldats à leurs chefs, ne visait pas les officiers, mais était simplement de les mettre dans la nécessité de consigner dans un rapport les revendications qu'ils avaient formulées, de manière à ce que le Gouvernement ne pût ignorer quel était leur véritable état d'esprit.

 

Le Colonel GENET s'efforça de toutes les manières de faire rentrer les manifestants dans le devoir, il leur donna l'ordre formel et sur un ton de commandement, à vois très haute, de retourner à Chazelles, de rentrer au cantonnement. C'était, a dit cet officier supérieur, "non pas un conseil mais un ordre formel". Le Colonel MARTENET intervint aussi auprès des manifestants, mais il remarqua qu'à Ploisy, à son approche, un coup de sifflet se faisait entendre. Les hommes se dispersèrent à la voix d'un des leurs qui s=disait : "Allons en avant les gars !". Il parvint néanmoins à faire appeler par un adjudant deux hommes du 1er Bataillon auxquels il parla. Mais ceux-ci tinrent le même raisonnement que précédemment et le Colonel MARTENET se rendit compte que ses efforts ne pouvaient avoir aucun résultat. Accompagné du Colonel GENET, il avait passé successivement dans les cantonnements des 2ème et 3ème Bataillons. Puis ils étaient revenus au 1er Bataillon haranguer les hommes restés à leur poste. C'est là qu'ils apprirent qu'une grande partie de ces 1et 3ème Bataillons s'était jointe aux manifestants.

A Ploisy, cantonnement du 2ème Bataillon, lorsque la colonne du 1er Bataillon était arrivée, les hommes, en immense majorité avaient refusé de suivre et avaient déclaré qu'on verrait avec la soupe. La plupart des hommes du 1er Bataillon avaient alors quitté Ploisy pour ce diriger vers Missy-aux-Bois, où était cantonné le 3ème Bataillon, après la soupe, c'est-à-dire, vers 10 heures ½ ou 11 heures, un clairon du 2ème Bataillon sonna le rassemblement à Ploizy, à cette sonnerie, les manifestants se réunirent et glissant dans les mains de leurs chefs, quittèrent leur cantonnement en colonne et rejoignirent à Missy-aux-Bois, les manifestants du 1er Bataillon.

Vers midi, les trois Bataillons du régiment, à l'exception d'un certain nombre de soldats ayant conservé la compréhension de leurs devoirs, étaient réunis et redescendaient à Chazelles, formant un groupe d'environ un millier de manifestants. Les hommes des 2ème et 3ème Bataillons restèrent dans les bois environnant le cantonnement, tandis que les hommes du 1er Bataillon mangeaient la soupe. IL n'y eut aucun désordre, les hommes saluaient même leurs officiers quand ils les rencontraient.

Vers 14 heures, un homme ayant réussi à s'emparer par ruse du clairon du poste de police fit entendre la sonnerie du rassemblement, à la suite de laquelle les hommes se réunirent sur la route dans la direction de Bercy-le-Sec, dans le but d'aller débaucher le 26ème Régiment. Le rassemblement eut lieu dans le plus grand ordre, par compagnie, et par bataillons. La colonne comprenait environ 850 hommes, sans compter quelques traînards qui marchaient à une certaine distance.

Un certain nombre de discours furent prononcés. Les uns prêchaient le calme, semblant indiquer de la part des manifestants une organisation voulue et combinée, d'autres discours au contraire avaient nettement pour but de prêcher le désordre. La colonne de manifestants fut recentrée dans l'après-midi par le Général LEBRUN, commandant le C.A. qui s'efforça de ramener le calme dans les esprits, supplia les hommes de ne pas continuer à se livrer à des manifestations stériles. Le Général, à un moment donné, d'après les dépositions de certains témoins, aurait été particulièrement ému en voyant ses efforts restés sans succès. Certains soldats lui auraient fait valoir les revendications qu'ils formulaient et qui sont celles qu'on a déjà précédemment indiqués. Les hommes continuèrent leur route malgré les observations de cet officier général.

Enfin, les manifestants des 1er et 2ème Bataillons, dont un certain nombre portait des fleurs rouges et était aussi muni de badines fraîchement écorcées, se présentèrent au cantonnement du 36ème R.I. Il est évident que celui-ci était averti de ce qui devait se passer et que la fusion entre les deux régiments eut lieu sans la moindre difficulté. De nombreux discours furent prononcés et, parmi les orateurs plusieurs excitèrent les hommes à se réunirent le lendemain pour marcher en armes sur Paris afin de prêter assistance aux grévistes, se présenter devant le Parlement et lui faire connaître les revendications des mutins. Il fut convenu que le lendemain, tout le 36ème et le 129ème se réuniraient à nouveau et irait débaucher le 74ème. Mais l'autorité militaire tenue au courant de ce qui s'était passé rendit impossible l'exécution des projets formés par les mutins en faisant embarquer le 30, pour une destination inconnue, tout le 129ème. Quelques difficultés, quelques actes d'indiscipline, d'ailleurs isolées, se produisirent au moment de l'embarquement. Toutefois, grâce à l'énergie des officiers, le régiment tout entier embarqua dans les camions. En cours de route, certains hommes rencontrant d'autres troupes au cantonnement firent le geste des "mains retournées".

Enfin, le régiment fut embarqué par chemin de fer, en gare de Roye, le 31 mai à 7 heures. Quelques actes d'indiscipline semblent encore avoir eu lieu. Mais on peut dire qu'à partir de ce moment, tout véritable mouvement était étouffé à ce régiment.

Les troupes sont physiquement déplacées, mais la pensée poursuit son chemin…