A la Révolution, le curé de la paroisse –, dois-je écrire commune ? – de Moissy-Cramayel est Louis Michel TROUVÉ. Un curé au triste destin...

Eglise de Moissy-Cramayel, Seine-et-Marne - (c) C. MENOT

Tout commence en ce lundi 19 novembre 1736, à Allouville, en Seine-Maritime. Louis Michel naît dans un foyer où la tristesse doit régner. Il n'y a que sa maman, Anne TOCQUE, vingt-sept ans. Son père, François, est décédé le 3 août, quelques trois mois et seize jours plus tôt. Sa grande sœur germaine, Marie Catherine, est décédée deux jours plus tard, alors âgée de de seize mois à peine...

Cependant, Louis Michel a une autre sœur, Marguerite, issue du premier mariage de son père avec Marie GUEROULT.

Anne TOCQUE, veuve, se remarie à Allouville le19 mai 1742 avec Charles YSET, quarante-quatre ans, laboureur et veuf avec six enfants :

  • Marie Catherine, née le 18 janvier 1726,
  • Catherine, née le 5 décembre 1727,
  • Marie Madeleine, née le 14 octobre 1730,
  • Marie Jeanne, née le 24 mars 1732,
  • Martin, né le 3 juin 1736,
  • Charles Pierre, né le 18 avril 1738.

La famille ainsi recomposée a huit enfants. C'est sans compter les trois filles issues du dernier mariage :

  • Marie Anne, née le 5 novembre 1744,
  • Marie Angélique, née le 23 février 1746,
  • Marie Jeanne, née le 6 septembre 1747.

Lee 16 juillet 1748, à Touffreville-la-Corbeline, Marguerite, sa sœur aînée, épouse Martin LANGLOIS. Il reste donc le seul "TROUVÉ" dans cette famille. Quand a-t-il décidé de devenir prêtre ?... Aucune archive en ligne ne permet de le dire. Son beau-père, Charles YSET, décède en 1773, sa maman, Anne TOCQUE en 1777... Réside-t-il encore en Seine-Inférieure ?...

1784, à Moissy-Cramayel, en Seine-et-Marne, le vicaire principal de la paroisse est DORGET, le remplaçant LE LÉDIER. Le dernier acte de l'année, le 28 décembre 1784, est l'inhumation de Augustin TALON, fils de Laurent et de Marie Françoise Elisabeth BOUCHARD. C'est un enfant de huit jours et le vicaire LE LÉDIER signe l'acte en présence de M. QUÉTIER, l'instituteur.

Le premier acte de l'année suivante, le 24 janvier 1785, est le mariage de Pierre BOYER, de la paroisse de Bessières, diocèse de Limoges, et Marie Louise HARBEMONT, de la paroisse de Moissy. Sur cet acte, des signatures intéressantes : celle de Jean Mathurin LHERMINOT, futur maire, Antoine QUÉTIER, l'instituteur, et celle, de Louis Michel TROUVÉ, curé de Moissy le Vesque...

Le comité révolutionnaire de Melun était impatient de mettre en prison quelques prêtres de la ville et réclame des arrestations depuis début avril 1793. D'autres curés ont été signalés mais pas inquiétés. Ils n'étaient pas absouts pour autant : JACQUET, le président du comité, les surveillait. Leur cas s'aggravait    car toute manifestation religieuse constitue un délit nouveau. Se contentait-on d'observer es usages traditionnels, on n'était pas plus en sécurité... Personne ne savait ce qui était permis ou défendu avec cette manie des Jacobins de déceler, en toutes choses, une allusion politique. Les curés de Réau et de Moissy ne voient aucun mal à répondre à la piété de leurs ouailles en organisant, comme par le passé, une procession en l'honneur de la Vierge. Mais, cette année 1793, les Jacobins prétendent interdire ce geste de piété mariale, comme témoignant d'un zèle fanatique et royaliste condamnable.

Le 16 août, le comité de Melun prévenu par ses délateurs, réclame l'arrestation des deux prêtres. Il est difficile de déterminer quel jour a commencé la Terreur en Seine-et-Marne : le 21 septembre, lors   de la création des prisons de Nemours et de Fontainebleau ? Le 19 septembre, quand l'abbé MÉTIER reçoit les pleins pouvoirs du représentant de l'état, Pierre Du BOUCHET, envoyé pour pourvoir au ravitaillement de la capitale ? Non, c'est bien le 16 août 1793 !

 JACQUE signe un ordre d'arrestation contre les deux curés, celui de Réau et celui de Moissy. Muni de cet écrit, COURTIN père, membre du Comité, se met en devoir de réaliser un premier coup de force : il racole une poignée de Jacobins, et, avant le petit jour, entraîne cette bande armée vers Moissy et Réau pour s'assurer de la personne des deux curés. De retour sur Melun, vers 5 heures du matin, il signe au greffe de la Maison d'Arrêt, l'ordre d'écrou des deux prévenus, inaugurant ainsi une méthode d'arrestation qui deviendra habituelle.

 Les deux curés ont eu un destin totalement différent ...

 Titulaire de la cure de Moissy depuis l’année 1781, Louis Michel TROUVÉ prononçait, le 9 janvier 1791, un serment qu’il accompagnait de réserves. Son ascendance normande les lui fit formuler de telle sorte que le Directoire du département et l’assemblée électorale du district se trouvèrent embarrassés quand ils eurent à se prononcer sur la valeur de ce serment. La municipalité de Moissy ne se prêta guère aux éclaircissements, si l’on en juge par la conduite qu’elle tint à l’égard du vicaire.

Une si petite paroisse n’avait droit qu’à un prêtre. Or, depuis juillet 1790, Charles CHAZO, qui devait mourir curé de Saint Médard à Paris, remplissait les fonctions de vicaire. D’une enquête faite en 1803, il résulte que … Charles CHAZO ne fut jamais prêtre constitutionnel, d’une part parce que la loi n’accordait pas de vicaire dans une paroisse si petite et d’autre part parce qu’il n’avait prêté que le serment égalité.

Ce qui n’empêcha pas la municipalité d’assurer à ce vicaire, sur les fonds de la fabrique jusqu’à la fin de 1794, une partie de son traitement, laissant au district le soin de parfaire le reste. Le vicaire reçut le traitement ou pension jusqu’à la fin de 1799. Le district s’aperçut alors que l’abbé n’y avait aucun droit. Toutefois, il décidé encore de le payer « parce qu’il avait toujours figuré sur les états ».Cette décision et les affirmations précédentes témoigneraient qu’un extrait de serment en date du 23 janvier 1791, rédigé sur une feuille volante, au nom du vicaire, serait de pure complaisance.

Qu’en est-il du curé ? Celui-ci a signé la Profession de foi des curés du district de Melun. Cet acte compromettant aurait dû se doubler d’une mise au point concernant le précédent serment. TROUVÉ ne l’a pas faite. Il doit donc être compté parmi les curés constitutionnels. Dans une lettre à la Convention, Trouvé reconnaît l’être devenu par serment. Dans cette lettre à la Convention, qu’il écrivit après quatre mois de détention, Louis Michel Trouvé expose les raisons de son arrestation. Le grief est futile. Au cours de la procession pendant la station à la chapelle de la Vierge, le curé de Moissy a chanté le psaume Exaudiat, qui renferme le verset Domine salvum fac Regem que, par précaution, le prêtre avait changé en Domine salvam fac legem, substitution qui ne fut pas entendue, par suite de la voix faible du célébrant et du trouble apporté par les officiers municipaux présents. D’où la dénonciation. Les vrais motifs, Louis TROUVÉ les fait connaître : une intrigue a su exploiter une dénonciation, frivole en elle-même. L’inculpé compte ses ennemis : le maire, le procureur de la commune qui ne sait même pas signer son nom, le secrétaire-greffier et deux officiers municipaux. Voici comment leur curé les juge :

 "Le maire est le berger du ci-devant seigneur de Moissy. Nous verrons bientôt quel motif l’a fait agir ; mais pour connaître à quel point son témoignage est respectable, il suffirait peut-être de savoir que, dans ce siècle, appelé le siècle de la philosophie, Meunier, ce maire de Moissy, est journellement consulté comme le devin du canton. Le procureur de la commune, qui a déclaré au procès-verbal ne savoir pas signer, n’était pas à l’église lors du fait qu’on me reproche. Il est notoire à son égard, que ce jour-là même, qui était la fête patronale du pays, il a été vu au milieu des habitants réunis, roulant avec la plus grande indécence, et une bouteille à la main une jeune fille perdue comme lui dans l’ivresse. Le secrétaire-greffier n’assistait pas non plus à l’office au moment dont il s’agit."

 Restent les deux officiers municipaux, à l’honnêteté desquels je rends hommage, mais hommes faibles, qui ont cédé à l’instigation commune à eux et aux trois premiers artisans du procès-verbal."

 Devant le comité révolutionnaire de Melun, le procureur exprime le souhait qu’on purge le pays du vil insecte qui désole les bons citoyens. Mais le seul responsable de la délation, et ici l’histoire de Louis Trouvé s’apparente à celle de Jean-Jacques SÉRARD, il faut le chercher ailleurs.  "je vous ai promis le nœud de l’intrigue qui m’a perdu, poursuit le curé de Moissy."

"En deux mots, depuis l’année 1781, je n’ai cessé d’être en procès avec le citoyen Fontaine, ci-devant seigneur de Moissy-Cramayel, procès dans lequel il toujours succombé. Lors de la vente qui a été faite des terres assez considérables, attachées à la cure de Moissy, le citoyen Fontaine s’en est rendu adjudicataire. Toutes les formes légales avaient été violées dans cette adjudication. J’ai réclamé auprès du comité d’aliénation de l’Assemblée Nationale constituante. L’avis du comité a été que cette adjudication devait être déclarée nulle. Cette décision du comité n’a pas empêché que le tribunal du district de Melun, où l’affaire s’était engagée, ne l’ait jugée en faveur du citoyen Fontaine. Le citoyen Fontaine craint, avec fondement, de se voir évincé de l’adjudication qui lui a été faite, et condamné à des dommages-intérêts considérables, en raison des pertes immenses qu’il m’a fait éprouver. Il craint que cette éviction ne soit ordonnée contre lui, ou par le tribunal d’appel, ou par les corps administratifs, à l’autorité desquels je puis avoir recours. De là, l’animosité qu’il a toujours conservée contre moi…"

 Pour se faire rendre justice, TROUVÉ refuse toute lâcheté. Il déclare dans son mémoire, et ce n’était pas pour lui gagner les sympathies de la Convention :

"Constamment et par principe attaché à ma religion, je me regarde comme ministre du culte catholique ; je suis persuadé que mon caractère est ineffaçable, et je mourrai convaincu que je ne puis cesser d’être prêtre, indépendamment de la conservation ou de la perte de mes titres matériels de prêtrise ; mais d’après ma croyance, mes lettres sont pour moi un titre d’honneur que je paraîtrais mépriser si je m’en dessaisissais…"

 Dès son arrestation, Louis TROUVÉ n’a aucune illusion sur le sort qui l’attend. Le 22 août, il rédige son testament chez Duverger, notaire à Melun. Lorsqu’il fut emmené à Paris le 14 septembre avec le curé de Réau, il est probable qu’il fut déposé dans la même prison des Madelonnettes. Il fut ensuite envoyé à la Force. Quand il écrivait son mémoire à la Convention, il était à Bicêtre, en compagnie de nombreux prêtres. Une pièce signée le 27 mars 1794 par le concierge de la prison Saint-Lazare nous apprend qu’à cette date le curé TROUVÉ était détenu dans sa prison. Il change de prison mais n’est jamais interrogé. Retourna-t-il dans la prison de Bicêtre ? On devrait le croire, puisque le curé fut compris dans la seconde fournée du pseudo-complot des prisons, mais l’accusateur public Fouquier-Tinville nous a habitués à tant de fantaisie que la présence du curé de Moissy sur les bancs du tribunal révolutionnaire, en même temps que des forçats à la chaîne, ne prouve rien.

Les historiens ont signalé toutes les libertés que s’était accordées Fouquier-Tinville pour l’établissement des listes de condamnés. Comment le dossier de Louis Trouvé, désigné simplement comme suspect, vint-il se joindre à ceux compris dans l’amalgame ? L’accusateur public liquidait les affaires en instance et c’est ainsi que le curé de Moissy eut la surprise d’apprendre qu’il avait trempé dans un complot dont le but était …

 "… de s’emparer des citoyens formant la force armée de la maison d’arrêt de Bicêtre, de forcer les portes de ladite maison, pour aller poignarder les représentants du peuple, membres des comités de Salut public et de Sûreté générale de la Convention, de leur arracher le cœur, le griller et le manger, et faire mourir les plus marquants dans un tonneau garni de pointes."

L’histoire a porté son jugement. La conspiration des prisons ne fut qu’une fable destinée à faciliter l’assassinat massif des prisonniers. Sans motif reconnu, sans avoir été interrogé, Louis Michel TROUVÉ fut condamné à mort par un jugement rendu le 26 juin 1794. Et quel jugement ?

Il était dix heures du matin quand le Tribunal commença l’interrogatoire des 38 accusés. Fournée nombreuse, devenue habituelle, et combien réduite si les projets de sacrifier 300 victimes. FOUQUIER-TINVILLE s’est fait un titre d’en avoir réduit le nombre. Ce jour-là, il n’occupa pas le siège de l’accusateur public, mais la veille, il avait préparé l’amalgame. En dernière heure, il avait demandé de Bicêtre six pseudo-conspirateurs dont l’ancien député Charles OSSELIN, qu’il place n° 1 de la liste. Amenés au cours de la nuit à la prison de l’Egalité, rue Saint Jacques, quatre d’entre eux ne seront pas compris dans la fournée.

« La plupart, dira Fouquier-Tinville pour sa défense, avaient été condamnés à 4, 6, 8 10 et 20 ans de fer… » Sur les 38 inculpés, il y en a 22 dans ce cas. Parmi eux, un ancien administrateur du département de la Seine, Maxime DESAULNETZ avait été condamné à 20 ans de fers, le jeune Charles DESCHARMES, âgé de 19 ans, fils naturel de Sillery et ancien aide de camp, et un certain bellifontain, Jacques Larcher, à 12 ans. Les autres attendaient d’être dirigés sur un port d’embarquement pour être déportés ; il étaient 5 dans ce cas dont OSSELIN et l’abbé Henri SENLISSE, ancien vicaire constitutionnel de la paroisse Saint-Louis. 4 détenus subissaient de légères peines correctionnelles. Enfin 7 des accusés, dont le curé de Moissy et un scieur de long de Fontainebleau, le nommé jean DARÇON, n’avaient en regard de leur nom que la mention : « suspect ». Condamnés de droit commun ou simples suspects, ils avaient autant à craindre de la sévérité du Tribunal. Deux jeunes soldats de l’Oise s’en tirèrent. Sur le banc des accusés, ils étaient les voisins immédiats du curé de Moissy, mais la clémence du jury n’alla pas jusqu’à ce dernier. Louis TROUVÉ avait contre lui une « lettre des habitants de Moissy-Cramayel aux Citoyens de la Sûreté générale réclamant avec confiance l’élargissement du citoyen TROUVÉ, curé de leur paroisse… ». C’était la seule pièce retenue au dossier.

Rien n’aurait rompu la monotonie de la séance de pure condamnation, depuis que les débats se bornaient à un interrogatoire d’identité, si la présence de Charles OSSELIN, ancien député de la Convention, ne lui avait conféré un caractère tragique. OSSELIN vivait à Bicêtre, séparé des autres condamnés. Il eût bien été empêché de conspirer. Il savait ce qui l’attendait. Il tenta de se tuer en s’enfonçant un clou dans la poitrine. La blessure était grave et l’on s’était refusé d’arracher le clou, de peur de provoquer une hémorragie mortelle. C’était un mourant qu’on avait traîné dans la salle d’audience. Il vécut assez longtemps pour que la guillotine ne fût pas frustrée.

 Louis Michel TROUVÉ est arrêté le 1er vendémiaire an 2 – 22 septembre 1793 et enfermé à la maison d'arrêt de Melun, puis à celle de la Force, à Paris, et enfin, à celle de Bicêtre. Il est accusé de conspiration :

"TROUVÉ Louis Michel, âgé de 58 ans, ex curé de Moissy, né à Allouville, département de Seine-Inférieure, domicilié à Moissy, département de la Seine-et-Marne, condamné à mort le 8 messidor an 2 par le Tribunal révolutionnaire de Paris, comme complice de Bicêtre où il était détenu, tentant à forcer la garde de cette maison, se porter à la Convention, et singulièrement aux comité de salut public et de sûreté générale, en égorger les membres les plus marquants, leur arracher le cœur, le rôtir et le manger". Louis Michel est condamné sans motif reconnu et sans avoir jamais été interrogé. Il est guillotiné, place de Vincennes, le 8 messidor an 2 – 26 juin 1794 – avec 38 autres condamnés. Comme beaucoup de fusillés, il est inhumé au cimetière de Picpus.

La Révolution avait un but laïc : tout ce qui était du culte n'avait pas bonne réputation. Les religieux, comme les nobles, étaient guillotinés au moindre prétexte : Louis Michel TROUVÉ n'a pas échappé à la règle ! A Moissy-Cramayel, la rue où est situé le presbytère porte le nom du maire dénonciateur : Jean Mathurin LHERMINOT...