Prison du Mont-Sain-Michel

A Chassemy, dans l'Aisne, en ce mardi 4 septembre 1821, ce sont les funérailles de Marie Catherine Angélique FOY. Elle est décédée, la veille, au domicile de son petit-fils Prince Charles TATTÉ, sabotier…

Marie Catherine est pourtant mariée, mais son époux, Michel TATTÉ, sabotier lui aussi, est incarcéré pour crime politique à la prison du Mont-Saint-Michel, dans la Manche. Prisonnier politique ? Mais, qu'a-t-il fait ?... Michel est favorable au retour de l'Empereur Napoléon 1er.

Suite aux évènements de 1814 et 1815, l'enceinte de la ville de Soissons se trouvait en mauvais état : quatorze brèches donnaient un accès facile. L'explosion d'une poudrière en 1815 avait détruit le bastion de Saint-Rémy. Les troupes du Général OBERT sont partie à Château-Thierry, la garnison de Soissons est donc réduite à un bataillon de la garde royale. C'est donc le moment idéal pour attaquer et prendre la ville !

Le 4 juin 1817, au moment où Château-Thierry était bouleversée par des scènes d'émeutes et échappait à grand-peine à un pillage complet, une vive alerte se produisait à Soissons. Des maires, des brigadiers de gendarmerie, de simples particuliers prévenaient les autorités administratives et judiciaires que des propos singuliers circulaient dans les communes. Il était question de proclamations distribués, d'appels adressés aux anciens militaires, de l'organisation prochaine d'un grand rassemblement. Une sourde agitation se manifestait, trop précis pour être négligée. Le rassemblement devait avoir lieu dans la nuit du 5 au 6 juin, près des moulins de Quincampoix. C'est seulement dans la journée du 5 juin que les autorités prirent conscience de la véracité de ces bruits… Le Général OBERT étant absent, personne n'osait prendre de décision pour un éventuel déplacement de troupes ! Le tract distribué se terminait ainsi "Votre détachement doit se rendre jeudi 5 du courant à 11 heures du soir au lieu de rassemblement général à Quincampoix, près le moulin, entre Braine et Sermoise. Ayez soin d'avoir des armes en état et au moins dix coups à tirer en cas de besoin. Avant le départ, nommer vos officiers et sous-officiers, hommes sûrs et connaissant l'art militaire, s'il est possible. Prévenez-es que, par ordre de sa Majesté l'Empereur, tous retraités ou à demi-solde qui ne se trouveront point dans les rangs n'ont désormais rien à réclamer." D'autres documents prouvent que c'était bien la préparation d'une insurrection bonapartiste.

Le Procureur du Roi, M. BLIN, fils arrêter, vers six heures du soir, un certain DEPARPE, charcutier et aubergiste au faubourg Saint-Crépin, ce dernier ayant accueilli les "fomenteurs de la rébellion" en son domicile. Après cette arrestation, le Procureur ordonna une perquisition chez M. LEMOINE, demeurant à Dommiers. Ce dernier était suspecté d'être un des distributeurs des tracts. Le Procureur fit bloquer toute embarcation qui permettaient de traverser l'Aisne, afin de bloquer la communication entre les deux rives.

Vers onze heures du soir, Le Lieutenant de gendarmerie DELENFERNA envoya une patrouille dans la direction de Quincampoix. Dans le même temps, le Brigadier BABILLOTTE, de Braine, s'était porté, avec quelques hommes, sur le même lieu. Mais la réunion avait déjà eu lieu et les hommes s'étaient dispersés. Deux hommes ont tout de même été arrêtés : MARTIN, ancien militaire, et BOURQUIN, tous les deux de la commune de Villers-en-Prayères. Les gendarmes de Soissons avaient arrêté BRÉAUX porteur d'un fusil, habitant de Billy, et ROUSSEL, un berger demeurant à Dommiers.

Le 6 juin, la déclaration du garde-champêtre de Ciry-Salsogne, le sieur MALADE, permit de comprendre ce qui s'était passé. Il était allé à Quincampoix sur l'invitation du brigadier de Braine, avait assisté au rassemblement et vint présenter au Procureur du Roi, un récit fort clair de ce qu'il avait vu : "Trente ou quarante hommes armés de fusils, pistolets et sabres étaient arrivés à la Demi-Lune, près de Quincampoix, par divers chemins. Ils avaient attendu quelque temps, se tenant sur leurs gardes et arrêtant tous ceux qui se présentaient par des cris de "qui vie ?" auxquels on répondait "ami" ou "partisan". Vers minuit, des individus qui paraissaient être les chefs du rassemblement avaient dit que le coup était manqué et les hommes se sont dispersés." D'autre part, BRÉAUX, un des prisonniers, ne fit aucune difficulté pour reconnaître devant le juge d'instruction qu'il s'était rendu à Quincampoix parce qu'on lui avait dit qu'il devait y avoir un rassemblement pour une révolte.

L'inculpation des accusés est la suivante : "organisation en bande armée ou rassemblement séditieux", elle est donc du ressort de la Cour prévôtale. Mais le Prévôt de l'Aisne, le Marquis de BEAUVAIS, est occupé par l'instruction de l'affaire de Château-Thierry, il délègue donc le juge d'instruction de Soissons, M. LÉVÊQUE.

Un grand nombre de prévenus est impliqué dans l'affaire : il n'y a pas assez de place dans la prison de Soissons ! Il faut donc limiter la recherche aux principaux instigateurs, aux chefs… Un nom est fréquemment cité, celui du Général DUFOUR, en retraite à Villers-Cotterêts. Entendu, relâché, il est définitivement arrêté le 10 juin. Puis, Joseph MARTIN a été identifié. Ancien sergent au 21ème de Ligne, charron à Sermoise, il a été dénoncé comme étant l'agent le plus actif du complot. Recherché et arrêté début juillet, Joseph MARTIN passe vite aux aveux : le Colonel d'artillerie, le Baron SERUZIER, demeurant à Charmes. Ce dernier est connu comme étant un adversaire du Gouvernement royal, il est arrêté le 17 juillet. Et la liste augmente :

  • DEPARPE, charcutier-aubergiste à Soissons,
  • DELAMARCHE, ancien canonnier retraité, maître d'écriture à Soissons, chargé des copies,
  • LEGRY, avoué à Soissons, connu pour ses opinions bonapartistes, trésorier de la "conspiration",
  • CLONIER dit BASSOLES, miséreux, chargé de distribuer les tracts et les courriers,
  • LEMOINE, de Dommiers, détenteur de tracts et de munitions,
  • THIRRIA, gendarme à Villers-Cotterêts, accusé, entre autres, de chanter des chants bonapartistes,
  • JUDAS Jean Pierre, dit Vincent, tonnelier à Sermoise
  • JUDAS Sébastien, de Ciry, ancien officier légionnaire,
  • JUDAS Antoine Alexis, scieur de long à Ciry,
  • TATTÉ Michel, sabotier à Chassemy, accusé d'avoir entraîné avec lui une trentaine d'homme de sa commune,
  • CARRÉ, Sous-lieutenant au 6ème Régiment de Cuirassiers, demeurant à Maast-et-Violaine.

 MARTIN a donné tous les détails, tout au moins, les principales révélations de cette affaire. Outre les implications des uns et des autres il parle de Michel TATTÉ. A la question "Combien d'hommes se trouvèrent effectivement rassemblés dans la nuit du 5 au 6 juin ?" il répond : "Quarante à cinquante hommes armés". A priori, cela ne compte pas la trentaine d'hommes arrivés tardivement et amenés par Michel TATTÉ. Joseph MARTIN, les voyant sans armes leur a demandé rudement "Venez-vous à la noce ?" L'entreprise est vouée à l'échec car aucun chef ne se présente. MARTIN fut violemment apostrophé et la dispersion commença…

La Cour prévôtale rend son premier arrêt le 22 novembre 1817 et sur 137 prévenus, elle n'en retient que 27 sous l'inculpation d'une bande armée et 7 autres devant la justice correctionnelle pour simples délits.

Le Procureur du Roi conclut à la peine de mort contre DUFOUR et neuf autres accusés et à celle de trois ans d'emprisonnement pour non révélation contre SERUZIER et trois autres. La Cour fut loin de s'associer à cette sévérité. L'arrêt prononcé le 12 avril 1818 à huit heures du soir, après une délibération commencée à dix heures du matin, ne condamne que six accusés : Joseph MARTIN, CLONIER et Michel TATTÉ, à la déportation. DEPARPE, DELAMARCHE et Jean Pierre JUDAS, à deux ans de prison pour non révélation.

MARTIN, CLONIER et TATTÉ sont emprisonnés au Mont-Saint-Michel, maison centrale ayant un carré pour les détenus politiques. L'ordonnance du 28 mai 1825, rendue à l'occasion du sacre de Charles X les amnistie. Les trois "prisonniers" sont donc rentrés chez eux.

Michel TATTÉ est décédé le 1er juillet 1841 à Chassemy, à l'âge de soixante-six ans.