Le Réveil

Le Lieutenant MINOT poursuit son discours, que de détails,…

Le 15, notre chef de bataillon nous apprend que le 17 nous allons prendre part à une nouvelle offensive. Dans le bois où nous devions attaquer, il y avait tellement de morts que nos coups de pioches frappaient soit sur un crâne soit sur un ventre d'où il sortait une odeur épouvantable. C'est là qu'on nous mena le 17, à cette fameuse attaque à laquelle on devait "donner" le 2ème Bataillon du 63ème d'Infanterie. Il faut vous dire que ces gens-là avaient, jusqu'à présent, toujours fait leur devoir.

Une délégation de la 5ème Compagnie vint trouver le commandant et lui dit que ce n'était pas le tour d'attaquer. Ce chef de bataillon, que j'aimais profondément leur dit "Mais ce n'est pas moi qui vous ai désignés". Il eût peut-être été plus normal que la compagnie voisine, la huitième, fût désignée, et peut-être a-t-elle été favorisée à ce moment-là mais le sort désigna cette malheureuse cinquième.

[…] Le général de brigade fit la bêtise de vouloir remonter le moral des troupes et dit : "Comment ? Vous ne voulez pas vous battre ? Mais moi, je fais la guerre tous les jours…"

Le 2ème bataillon partit allègrement, prit ses échelles de franchissement. On a décidé d'aller à l'observatoire suivre cette attaque à la jumelle et, à cet observatoire, nous trouvons deux officiers d'artillerie, dont un chef d'escadron. A 8 heures, on pouvait voir sur les 160 hommes de la compagnie, que le capitaine donnait l'exemple qu'un chef de l'armée française doit donner. Alors, me retournant, j'entendis le Chef d'escadron d'artillerie qui disait : "Ces cochons-là ne sortent pas, tirons dessus". Je lui dis alors : "Mais, mon commandant, vous ne pouvez pas commettre ce crime".

Deux heures après, j'apprends la chose la plus fantastique qu'un Français puisse apprendre : nous étions déshonorés. Toute la 5ème Compagnie et peut-être d'autres hommes du 2ème Bataillon allaient être passés par les armes.

Je m'assis sur le fossé de la route, attendant qu'on me donne des ordres, et me demandais si on n'allait pas me communiquer, à moi, l'ordre, avec ma compagnie d'aller reprendre l'attaque. Je partis à la rencontre du commandant et rencontrais des hommes qui descendaient tête basse : des hommes du 78ème, des hommes du 163ème. J'entendis un officier d'un régiment voisin dire : "Pourvu qu'ils ne corrompent pas les miens". Le commandant me dit : "Minot, vous êtes déshonoré". Il sortit même son revolver, fit basculer le barillet et mit dedans six cartouches"…

[…] Le conseil de guerre me chargea de la défense. […] Le capitaine DUBOST, le lieutenant MENIER et le Lieutenant B…, trois officiers de la 5ème Compagnie, me dirent : "Nous venons de désigner les hommes qui vont passer en conseil de guerre". L'un d'eux me dit même "On nous a mis dans l'obligation d'en désigner deux par section. – Comment ? Qui on ? Comment ont-ils été désignés ? – Nous les avons choisis. Je vis venir les cinq malheureux…

[…] En entrant en séance du Conseil de guerre, je ne pus m'empêcher de dire "Est-ce là toute l'instruction préliminaire qu'on a faite. Avez-vous choisi les vrais coupables ? Toute la compagnie est coupable. […] Si j'avais su ce que j'ai appris après. Si j'avais su qu'on avait tiré au sort après avoir mis des noms dans un képi. J'ouvre ici une parenthèse pour vous dire que si le commissaire du gouvernement qui vit encore avait, comme moi, su ce qui s'était passé […] il se serait insurgé et n'aurait pas voulu rendre la justice dans une circonstance semblable. […]

Le premier appelé fut le caporal Morand auquel on dit "Es-tu sorti ? – Non. – Pourquoi n'es-tu pas sorti ? – Ce n'était pas mon tour, c'est toujours les mêmes qui se font tuer." Et ce fut tout. Comment défendre un homme qui a avoué ? Depuis, j'ai su que seul un officier, un capitaine, était sorti, seul, un sergent-major, un sous-officier, était sorti. Alors, tous ces gens-là qui avaient des galons sur les manches, n'auraient-ils pas dû passer les premiers en conseil de guerre ?

On appela le Caporal Coulon, un garçon loquace qui dit : "Je suis sorti… je ne suis pas sorti…" Je lui demandai s'il était sorti et il répondit "Oui, je suis sorti – As-tu pris ton échelle ? – Oui, Jusqu'où ? – Jusqu'à ce que j'ai eu le pied sur la planche." C'est ainsi que j'ai clamé son innocence et qu'il a été acquitté."

A la reprise de l'audience, le soldat interrogé fut ce brave petit Creusois, François FONTANAUD, à l'œil vif et à la tête aussi dure que le rocher de nos montagnes. Il persista à dire qu'il n'était pas sorti parce qu'ils avaient tous dit qu'ls ne sortiraient pas. Enfin, PREBOST, le dernier appelé reconnut, lui aussi, qu'il n'était pas sorti.

"La 5ème compagnie fut parquée comme des animaux féroces ; les cinq malheureux furent jetés dans une espèce de maison qui servait de bains-douches, où ils passèrent la nuit. Dans les cantonnements, on disait : "On ne les fusillera pas".

Deux nuits plus tard, le commandant annonça : "A deux heures, on procèdera à l'exécution de quatre des cinq hommes de la 5ème Compagnie. Stupeur ! Quatre ! On va les fusiller ? Le commandant dit : "Tenue de campagne sans sac. Tout le monde assistera. Veillez aux armes, faites poser les cartouches. Ne dites pas que vous les conduisez à une parade d'exécution mais plutôt à un exercice." Le Lieutenant MINOT reçut l'autorisation d'accompagner les condamnés. A l'annonce de son acquittement, COULON est parti, quant aux quatre autres, ils ont appris "qu'au nom du Peuple Français, ils allaient être exécutés". Après un cri de colère, ce fut le ressaisissement et enfin, le calme absolu.

"Mes chers camarades, nous sommes en 1927 et ces gens-là portent encore le nom de lâches. Il y a des gens qui ont fait la guerre et qui ont accepté cela. Si aujourd'hui j'ai pu vous convaincre que ces gens ne méritaient pas ce sort, béni soit ce jour, pour moi qui ait été leur défenseur et leur ami et qui, partout, criera leur innocence tant que j'aurai un souffle". Les condamnés refusèrent qu'on leur bande les yeux. Une détonation déchira l'air… les corps s'effondrèrent.

Une voix : "Quels sont les coupables ?" Le lieutenant Minot "Je les cherche comme vous, mais vous devinez bien à quel mur je me heurte. C'est certainement une autorité supérieure. Supposez qu'au lieu d'être défenseur, j'ai été désigné comme juge. Qu'est-ce que je connaissais pour faire mon métier de juge ? Vous connaissez les brutalités du Code militaire si vous avez lu votre livret."

Nous avons déjà rendu quelque chose à ces malheureux : nous avons fait pensionner les veuves, nous avons fait reconnaître Pupilles de la Nation les sept orphelins.

Maintenant, il nous faut rendre l'honneur à ces quatre malheureux fusillés.

Ce meeting a lieu le 23 juillet 1927, la réhabilitation aura lieu en 1934…