Le Réveil

Le 23 juillet 1927, lors du meeting des anciens prisonniers de guerre (A.P.G.) du Centre, le Lieutenant MINOT a parlé…

Monsieur SIMONET, président

"Nous devions faire une manifestation publique pour la réhabilitation des fusillés de Flirey. Et voilà pourquoi la réunion de ce soir a été organisée. C'est parce que nous nous sentons les frères les plus proches, les plus vrais, des fusillés de Flirey car nous avons la conviction que si les Allemands nous avaient fait la blague de nous lâcher dix minutes ou un quart d'heure après notre capture, la moitié au moins d'entre nous auraient été fusillés au retour.

Savez-vous pourquoi nous nous sentons si près des fusillés de Flirey ? C'est parce que nous sommes victimes de cette mentalité que nous appellerons la mentalité du mensonge de la gloire. On a voulu ne voir que les choses empanachées, on n'a considéré comme seuls méritants que les types qui revenaient avec des décorations plein la poitrine, ou ceux qui arboraient des uniformes splendides pour aller faire la bamboula à 2 ou 300 kilomètre du front.

C'est cette mentalité qui voulait qu'on fasse des assauts à la baïonnette à 800 mètres, en présentant sa poitrine comme tout bon Français doit la présenter ; c'est cette mentalité qui voulait qu'on offre une tartine pour que ls Boches se rendent, qui voulait qu'on veuille mourir pour la Patrie, tout simplement en disant : "Je meurs pour la France".

C'est cette mentalité qu'on a créée et qui a fait dire que nous étions les "Chevaliers de la crosse en l'air" et c'est cette mentalité qui a voulu que pas un mouvement physique d'hésitation ne puisse avoir lieu sans que ce soit de la traîtrise et sans que cela ait pour sanction cette chose terrible que furent les fusillades.

Alors que voyez-vous ? Vus sentez comment les A.P.G. ont pu prendre cette organisation en mains. Vous sentez combien ils se trouvent près des fusillés de Flirey et combien il était logique que les A.P.G. et les humbles poilus qui ont fait la guerre soient réunis.

Quand nous avons parlé d'un meeting, on nous a dit "Mais, c'est inopportun pour les anciens prisonniers de guerre parce que vous avez obtenu quelque chose".

[…] On a dit que c'était de l'agitation. Mais non. Nous voulons simplement que justice soient rendue aux camarades plus malheureux que nous.

Et je dis que, si sous prétexte d'ordre, il ne faut rien dire sous peine d'être un mauvais citoyen, nous n'achèterons pas un brevet de civisme par le silence absolu.

Car s'il fallait absolument ne plus rien dire et laisser complètement oublier tout ce qui a trait à la guerre, si nous tous, les anciens combattants nous avions cette mentalité, nous serions mûrs pour la dictature, qu'elle vienne de droite ou de gauche."

Monsieur Paul MINOT, ancien combattant, du 63ème Régiment d'Infanterie

"[…] considérez plutôt en moi un modeste ouvrier qui a ancré au fond du cœur cette idée de réhabiliter des victimes de Flirey et qui, depuis le 21 avril 1915, c'est-à-dire le lendemain de l'exécution, n'a pas cessé de lutter une seule minute pour la réhabilitation de ces martyrs.

Je prononce toujours leurs noms avec fierté car ils ne furent jamais des lâches.

Permettez-moi donc de vous faire un peu l'historique de mon régiment, car il faut, avant que nous parlions du drame, que vous connaissiez quels sont les aboutissants qui conduisirent ces malheureux à une sorte de révolte contre le sort qui désignait de braves gens pour le sacrifice, alors que d'autres auraient dû être désignés à leur place.

Ceux qui ont fait a guerre ont connu la superstition du tour, et pour mon compte personnel, si pendant les cinquante mois pendant lesquels j'ai exercé le commandement sur le front, je n'ai eu de défaillances ni dans ma section ni dans ma compagnie, ni dans mon bataillon, c'est parce que j'ai toujours respecté ce tour, et si partout, dans toutes les unités, on avait tenu compte de ce fait, il y aurait eu moins d'exécutions.

[…] Le premier combat a lieu le 23 août (1914), nous avons quelques morts mais nous ne bougeons pas de nos position (front Alsace-Lorraine). Puis arrive le mouvement de retraite […] la 43ème Brigade recule pas à pas, se battant le jour, retraitant la nuit ; cela jusqu'au 28 août. Nous arrivons alors sur la Meuse où la 46èle Brigade a l'honneur d'arrêter les Boches à Dun-sur-Meuse. Cela permettait à la 4ème Armée le mouvement de retraite.

Les 4 fusillés d'avril étaient déjà au 63ème puisqu'ils faisaient partie dès le commencement. Après ces combats meurtriers, nous avions perdu la moitié de nos effectifs.

Puis la bataille de la Marne est engagée […] la guerre des tranchées commence : nous sommes installés en Champagne et nos camarades payent de leur sang leur dette de Français.

Ce sont les attaques de l'hiver 1914 que vous avez connues comme moi : c'est le fameux "grignotage" si cher à notre Etat-Major. C'était chaque jour une petite sortie, une demi-section, une section, voire même une compagnie, mais pas plus. Enfin, voilà l'attaque du 21 décembre, c'est la retraite des Boches annoncée, et la 45ème Brigade est encore là.

Puis l'hiver terrible de 1914-1915 que vous connaissez, c'est l'effondrement.

Nous recevons notre classe 1914 qui ne fait que passer ; puis ce sont les récupérés, ces pauvres gens de l'arrière que les conseils de révision ont refusés avant 1914 et qu'on nous envoie, pauvres loques humaines qui meurent de bronchites, de fluxions de poitrine, dans les tranchées. C'est la boue que vous connaissez, c'est l'artillerie allemande qui domine la nôtre, ce sont les corvées de soupe qui s'en vont le soir à 15 et qui reviennent à 10 ou à 8 quelquefois et enfin, fin mars, on va nous … relever.

Nous allons aller au repos et vous entendez circuler sur toutes les bouches "Où que nous allions, nous ne serons pas plus mal". On fait des projets : peut-être pourra-t-on faire venir les siens… c'est du bonheur en perspective.

Nous allons à Vitry-la-Ville où nous prenons le train pour une destination inconnue. Mais notre stupeur fut grande lorsque le 5 avril on nous dit : "On va remettre ça". En fait de repos, ce n'était pas mal. Et nous apprîmes par la bouche de notre chef du 2ème Bataillon que le bataillon allait être engagé dans le fameux plan Debeney et chargé de réduite la fameuse hernie de Saint-Mihiel. Donc le 2ème Bataillon était chargé d'une toute petite affaire : attaquer deux villages, s'en emparer et porter la ligne de départ qui se trouve à 1 500 mètres de la ligne boche et là, ouvrir une tranchée d'où devait partir l'attaque qui devait réduire la position allemande.

Les ordres sont donnés, bien expliqués ; nous réunissons nos hommes, nous leur expliquons le plan d'attaque, car pour ma part, j'ai toujours été ennemi de ne pas prévenir les hommes de ce qui allait se faire.

Le 16 avril, nous prenons Régnéville, le 3ème Bataillon prend Flirey sous une pluie battante et nous ouvrons la tranchée à 50 ou 60 mètres de la tranche boche, mais le 2ème Bataillon, engagé sur un front de 1 500 mètres, ne pouvait ouvrir la tranchée et faire les boyaux. Enfin, le 3ème jour au matin, c'est-à-dire le lundi de Pâques à 8 heures du matin, on nous fait passer l'ordre de continuer l'attaque, parce que nous n'avons pas eu assez de pertes et que les prisonniers (nous avions presque autant de prisonniers que nous comptions d'hommes au bataillon) avaient dit qu'il n'y avait presque rien devant nous. Mais Les Boches avaient reçu des renforts et le matin de Pâques, au lever du jour ce ne furent plus des 77 mais de gros noirs, que vous avez tâtés, qui se mirent de la fête, puis les mitrailleuses bien placées.

Le lundi de Pâques à 8 heures, on nous dit qu'il fallait attaquer les tranchées qui étaient devant nous. "Mais, demandons-nous, où allons-nous passez ? – Vous passerez facilement, nous répond-on !"

Il fallait détruire les défenses accessoires et vous savez que le soldat français a toujours été un homme qui raisonne. Les nôtres dirent : "C'est de la folie". Quelques-uns vinrent me trouver et me dire : "Mon lieutenant, ce n'est pas possible". Mon camarade de la cinquième qui était en liaison avec moi me demanda ce que nous allions faire. Je leur réponds : "Quand un soldat français reçoit une consigne, il doit obéir". C'était dur.

A 8 heures du matin, nos 75 commencent à tirer quelques obus, mais nous étions si près des boches que nus recevions les coups de 75.

A 11 heures et demie, nous nous rendons compte que les défenses accessoires étaient intactes et nous demandons une nouvelle pénétration d'artillerie.

L'ordre nous est donné d'attaquer à 10 heures. Le 2ème bataillon tout entier – ceux qui sont restés dans la tranchée – vint se faire tuer crânement devant les fils de fer. Nous passâmes la journée guettés par les Boches, abrités derrière les créneaux et si ceux-ci étaient sortis, ce n'était pas la hernie de Saint-Mihiel qui était réduite mais c'était la retraite de l'armée française, prise par ses propres défauts : ceci se passait à Pâques, le 8 avril.

Le mardi, 41 hommes restaient à ma compagnie sur 160. Le capitaine était mort, le sergent-major mort, à la cinquième, le capitaine était blessé un lieutenant était mort, et je ne parle pas des hommes qui étaient de pauvres loques. C'est à ce moment, un véritable paquet de boue, les fusils étaient hors d'état de fonctionnement, les soldats n'étaient plus que de pauvres bêtes abattues, aux yeux brillants, couchés inutilement dans un torrent fangeux pour avoir essayé de prendre un bout de tranchée d'une centaine de mètres.

Nous passons là encore la journée du mercredi 9, du jeudi 10 et nous sommes relevés par le 107 qui reçoit le même ordre d'attaque. Mais le 107 avait un chef qui était ménager de ses hommes, le colonel Roger, du 107, refusa de conduire son régiment à l'attaque et dit ceci : "Le 63 a échoué, les défenses accessoires sont intactes : aucun homme du 107 ne sortira des tranchées.

Qu'arriva-t-il ? Le 107 n'attaqua pas mais resta en ligne. Nous fûmes dirigés sur le cantonnement de repos dans un état lamentable : les armes, les hommes, tout était à reconstituer, à refaire. Les pertes, épouvantables. Enfin les premiers renforts nous arrivent le 12 et, en même temps que les renforts, nous sommes enlevés du 12ème Corps et passés au 31ème Corps. C'était l'usure jusqu'au bout : le chef de corps qui reçoit une unité qui lui a été prêtée, ménage ses soldats et fait bouziller les autres. Cela a toujours été la tactique, même en 1918.

Le 13, nous voilà donc prêtés au 31ème Corps qui va remettre ça. Nous avons reçu des hommes de la classe 15 dont certains n'ont pas encore de barbe. Ces pauvres gamins nous arrivent en pleine descente des tranchées. Ils assistent à ce retour lamentable. Croyez-vus que c'était leur donner un excellent moral de la troupe qu'on allait conduire à l'attaque la semaine suivante ? […] Dans tous les cantonnements, on nous disait : "Mais pourquoi vous fait-on attaquer ?" Des hommes viennent me dire : "Mais, mon lieutenant, ce n'est pas notre tour – Mon pauvre ami, lui dis-je, c'est la guerre, il n'y a pas de tour".

 Le Lieutenant MINOT a une mémoire incroyable et semble particulièrement touché par cette "affaire"…