Le procès de Louis Eugène n'est pas fini. Après l'enquête sur son absence du régiment et sa blessure, le Tribunal enquête sur une histoire de vol de sucre…

Enquête sur le vol

Pour l'accusation de vol, le Chef d'Escadron de gendarmerie ASTRUC, major de la garnison de Soissons, dans l'Aisne, reconnaît formellement Louis Eugène ABBADIE comme étant celui qui a dérobé le sucre aux magasins généraux le 11 novembre 1914. L'autre témoin est Louis AUTISSIER, soldat au 289ème Régiment d'Infanterie. C'est lui qui a arrêté le "voleur" qui transportait 15 à 20 kilos de sucre dans un sac de toile… Louis Eugène est présent lors de la comparution des deux témoins mais il n'est pas interrogé : seuls les témoins parlent !

Les faits sont là, mais, à aucun moment, le témoignage de Louis Eugène apparaît. Il et important de savoir pourquoi il a volé 12 kilos de sucre cristallisé. Ce n'est sûrement pas pour sa consommation personnelle. 12 kilos, lorsque l'on connaît le poids de leur barda, c'est une sacrée charge !... Et puis, comment est-il entré dans ces magasins généraux ? Pourquoi ? N'y a-t-il pas un contrôle des identités ? Par effraction… peut-être, mais rien n'est prouvé ! Louis Eugène était-il seul ?

Que de questions à tout jamais sans réponses… De toute façon, cela n'a pas d'importance car ce n'est pas pour le vol mais bien pour sa désertion au front que Louis Eugène ABBADIE est jugé !

Le 30 novembre 1914, le jugement tombe : reconnu coupable d'abandon de poste devant l'ennemi et confondu de vol, c'est la peine de mort ! L'exécution est prévue pour le 24 décembre 1914.

Le Général Président du Conseil de Guerre de la 55ème Division d'Infanterie de Réserve intercède en faveur du Soldat ABBADIE. Il pense utile et important que la peine soit commuée.

Le 1er décembre 1914, le Général d'ARMANDY – d'après la signature pas trop nette, Commandant la 55ème D.R. adresse un recours en grâce au Général BERTHELOT, Commandant le 5ème Groupe de D.R. IL s'explique en ces termes :

"J'ai l'honneur de vous proposer une commutation de peine en faveur du soldat Abbadie, Louis, du 245ème d'Infie, condamné à la peine de mort par le Conseil de guerre de la 55ème Divon dans sa séance du 30 novembre.

Deux raisons m'ont décidé à faire appel à votre clémence. La première ressort de la comparaison entre les articles 213 § 1 et 239 du Code de Justice Militaire. Une disproportion me semble exister entre les châtiments prononcés contre le "déserteur en présence de l'ennemi" et le militaire coupable "d'abandon de poste en présence de l'ennemi". Il résulte des pièces du procès que le soldat Abbadie, ayant été autorisé par le Chef de section à rester en arrière de la colonne n'a fait qu'abuser gravement de la permission momentanée qui lui avait été donnée.

J'ai estimé, en outre que la majorité très restreinte obtenue au Conseil pour la peine de mort, majorité qui, en temps de paix, aurait pu constituer une minorité de faveur, justifiant un recours en grâce.

Le fait que par trois voix contre deux, le Conseil m'a prié de solliciter votre indulgence en faveur d'Abbadie m'a semblé également de nature à provoque votre haute intervention".

Les questions posées sont les suivantes :

1ère question – Le soldat ABBADIE est-il coupable d'avoir, le 9 novembre 1914, abandonné son poste ?

-          Réponse : oui à l'unanimité

2ème question – L'abandon a-t-il eu lieu en présence de l'ennemi ?

-          Réponse : trois voix pour, deux voix contre

3ème question – Le susnommé est-il coupable d'avoir, aux magasins généraux de Soissons, le 11 novembre 1914, frauduleusement soustrait une certaine quantité de sucre au préjudice de l'administration de cet établissement ?

-          Réponse : oui à l'unanimité

Le Général BERTHELOT a transmis la demande avec un avis net et sec :

"Je déplore que le Conseil de Guerre ait cru devoir adresse un recours en grâce en faveur d'un lâche doublé d'un voleur. Il semble prendre à cet égard une mauvaise habitude puisque c'est la deuxième fois en moins d'un mois qu'on propose une mesure d'indulgence dans une situation où la discipline doit être maintenue avec la rigueur la plus absolue".

La réponse à ce recours n'est pas connue lorsque le 24 décembre 1914, Louis Eugène ABBADIE est fusillé à 7h35 du matin, à Vauxbuin, dans l'Aisne.

Dans son procès-verbal d'exécution, le sergent JOURDAIN, commis greffier par le Conseil de Guerre de la 55ème Division écrit : "[…] Nous sommes transporté à Vauxbuin (Aisne) pour assister à l'exécution de la peine de mort prononcée […] contre le nommé Abbadie Louis Eugène, soldat de 2ème classe au 246ème Régiment d'Infanterie, né le 15 mars 1884 à Paris (XIè Art), fils des feus Noël Claude et Weiss Emilie Caroline, profession de courtier en chevaux, demeurant avant la mobilisation à Montargis (Loiret). […] en présence de M. le Lieutenant Doumer, du 20ème Chasseurs à cheval, juge audit Conseil de guerre […]. Un piquet d'Infanterie composé conformément aux prescriptions règlementaires s'est approché et fait feu sur le condamné qui est tombé mort ainsi que l'a constaté le Médecin-Major commis à cet effet".

Dans le Journal des Marches et des Opérations de la Prévôté de la 55ème Division d'Infanterie de Réserve – 26 N 369/16, il est possible de lire :

"Le 24 décembre, le soldat Abbadie du 246ème Régiment d'Infanterie, condamné à la peine de mort, est fusillé à Vauxbuin à 7h30. La Gendarmerie a assuré le maintien de l'ordre. Le soldat Abbadie n'a pas voulu qu'on lui bande les yeux, il a refusé de se mettre à genoux et est mort très courageusement".

JMO de la Prévôté de Soissons - 26 N 369/16

1 – la fiche SGA de Louis Eugène ABBADIE, indique que Louis Eugène ABBADIE est Mort pour la France, "tué à l'ennemi"… devant un peloton d'exécution français tout de même !

2 – Louis Eugène ABBADIE repose dans une Nécropole, celle de Vauxbuin, Carré D, sépulture 701, comme tout Mort pour la France qui peut avoir une sépulture…

3 – Le nom de Louis Eugène ABBADIE figure sur le livre d'Or de la commune de Montargis, en première ligne de la première page…

Livre d'Or ABBADIE

4 – Le nom de Louis Eugène ABBADIE ne figure pas sur le Monument aux Morts de la commune de Montargis…

5 – C'est la transcription de l'acte de décès qui explique tout, ou presque… Cet acte est enregistré dans l'état civil de Montargis, sous le numéro 108 de l'année 1915, le 19 mars.

"L'an mil neuf cent quinze, le six janvier neuf heures quarante-cinq, étant à Soissons, Aisne, Acte de décès de Louis Eugène Abbadie, Soldat au deux cent quarante sixième Régiment d'Infanterie, sixième Bataillon, vingt-quatrième compagnie, né le quinze mars mil huit cent quatre-vingt-quatre à Maris onzième arrondissement décédé à Vauxbuin (Aisne) le vingt-quatre décembre à sept heures trente […]" Les témoins de ce décès sont le sergent Adolphe DUBINI, vingt-huit ans et le caporal Henri MICHEL, vingt-sept ans, tous deux du 246ème R.I.

Ce qui est important est la mention marginale : "Mort pour la France, le 14 août 1915"

Cette dernière information laisse à penser, c'est sûr, que la demande de révision du Général d'ARMANDY a été entendu, étudié et accepté ! Il faut désormais trouver cette réponse pour en connaître les raisons…