Louis Eugène ABBADIE est arrêté. Les témoignages du commandement sont peu à son avantage. Il est décrit comme une personne lâche : il a pourtant accepté de partir à la Guerre !...

L'enquête se poursuit sur la véracité de sa plaie : réelle ou intentionnelle ? C'est la seule accusation valable : s'il s'est volontairement mutilé, en plus de l'accusation d'abandon de poste, la décision du Tribunal sera évidente…

Il est étonnant de constater, dans les écrits, une erreur d'importance : est-il question du 152ème dans les dires d'ABBADIE ou du 352ème, le régiment dans lequel les enquêtes ont été menées pour savoir si ABBADIE avait pu être blessé au front ?

Le 9 novembre 1914, le 246ème Régiment d'Infanterie, qui travaille sur les tranchées de la défense de Soissons, part relever le 289ème à Crouy, commune située à 3,6 km au nord-est. Le Journal des Marches et des Opérations écrit : "9 novembre – Opérations sans incidents – Pertes : 1 tué à Crouy – 10 novembre – Le régiment continue à améliorer les travaux de sape et à les faire progresser –  Pertes : 2 tués, 2 blessés – 11 novembre – Mêmes positions que la veille […] – Pertes : 1 tué, 1 blessé – 12 novembre – La progression continue […] 13 novembre – On améliore les travaux existants. On crée de nouveaux observatoires. Au soir le régiment est relevé sur les positions par le 289ème. Pas d'incident important".

 

Crouy, Aisne - Ruines de la 1ère Guerre Mondiale

Le Journal des Marches et des Opérations du 352ème Régiment d'Infanterie – 26 N 759/6 – raconte les combats du 12 novembre 1914, dans la région de Bucy-le-Long : "Le 352ème est chargé de l'attaque sur les tranchées ennemies en avant de tout son front et particulièrement dans la partie centrale. Les poste d'écoute seront repliés avant le jour pour ne pas gêner le tir de préparation de l'artillerie. – Les dispositions d'attaque seront précisées pour 8 h00. A 8h30 commencement de la progression en principe par bonds et par petits groupes. On profitera des occasions favorables pour se lancer en force sur les tranchées allemandes". Les pages 83 à 86 relatent les faits de chaque compagnie régimentaire. Le bilan des pertes est : 37 tués, 66 blessés et 1 disparu. Les jours suivants, le régiment renforce ses positions.

A la lecture du Journal des Marches et des Opérations du 152ème Régiment d'Infanterie – 26 N 697/13, il apparaît clairement que c'est une erreur d'écriture du Sergent RIBES dans son enquête ci-dessous. En effet, le 152ème Régiment d'Infanterie était dans l'Est de la France aux dates des 9 au 13 novembre 1914.

Enquête sur les origines de la plaie à la main gauche

Louis Eugène est entendu le même jour par le Sergent commis-greffier RIBES.

"Vous Prétendez avoir été blessé à la main gauche, vers le 13 novembre courant, par un projectile ennemi, alors que vous vous disposiez avec un camarade à rejoindre les tranchées. Je vous invite à nous donner tous les détails utiles à ce sujet et notamment le nom de ce camarade et toutes précisions permettant de le faire découvrir et le faire interpeller à ce sujet.

-          C'est à Bucy-le-Long, une heure environ avant l'incident qui m'est survenu que j'avais rencontré ce camarade. C'est un militaire du 152ème de Ligne dont j'ignore le nom : je ne puis fournir à son sujet aucune autre indication.

C'est ce militaire qui m'avait envoyé à le suivre dans les tranchées occupées par son régiment. Dès que j'ai été blessé, je me suis rendu à l'infirmerie de Crouy et mon camarade est parti dans sa direction. Je ne puis vous en dire davantage".

Une enquête menée auprès des soldats du 352ème Régiment d'Infanterie n'a donné de résultat : aucun n'a vu un soldat du 246ème être blessé par un obus le 14 novembre 1914 ! Mais, pourquoi une enquête auprès du 352ème, alors qu'ABBADIE parle du 152ème ?...

Le 21 novembre 1914, le Médecin Major de 2ème classe MAISONNET, médecin-chef de l'ambulance n° 1 atteste de la blessure à la main gauche en ces termes : "[…] le soldat Abbadie présente, à la main gauche, une plaie datant de 7 à 8 jours affectant les caractères suivants : Palie par éclatement et superficielle de la commissure du pouce et de l'index gauche intéressant les parties molles et surtout la face dorsale de la main. Cette palie semble avoir été déterminée par une balle sans qu'il soit possible, à l'heure actuelle, de l'affirmer, d'une façon précise, […] Il résulte de cet examen pratiqué 8 jours après la blessure que la plaie présentée par le soldat Abbadieaffecte les caractères d'éclatement d'une balle tirée à courte distance. […] Il est vraisemblable d'admettre qu'elle résulte d'une mutilation volontaire, mais, en raison de l'ancienneté de la blessure, il n'est pas possible d'indiquer […] l'existence formelle d'une mutilation volontaire".

Le Médecin du régiment de Louis Eugène, le 246ème, témoigne : "[…] J'ai examiné le soldat Abbadie, envoyé de Crouy par le Médecin Major de 2ème Classe MAGNON, qui lui avait donné ses soins. Cet homme dit avoir été blessé d'un coup de fusil dans la région de Bucy-le-Long où il se trouvait isolé du régiment […] Elle paraît au contraire être le résultat d'un coup de feu tiré à 20 ou 25 centimètres de distance. En considérant que […] et que […], on peut être amené à déduire que le blessé en est l'auteur […]".

Le 16 novembre 1914, un autre médecin, le Médecin Major de 2ème classe CHAMBELLAND atteste : "[…] On peut dire que cette plaie présente plutôt les apparences d'une plaie par petit éclat d'obus. Or, le soldat Abadie prétend n'avoir pas entendu éclater de projectiles près de lui, il n'a pas non plus entendu siffler de balles dans le voisinage. […] On ne peut donc pas conclure d'une façon ferme sur l'étiologie du traumatisme du soldat Abadie, mais on peut dire que sa plaie présenté certains des caractères des plaies produites par un coup de fusil tiré à bout portant".

Les différentes enquêtes médicales aboutissent aux mêmes conclusions : c'est une blessure volontaire. La question que nous pouvons nous poser aujourd'hui : Pourquoi s'infliger une blessure ? La réponse semble évidente : pour être tenu éloigné du front ! Fallait-il être bien mal pour en arriver là, que de tristesse, que de misère…