L'ordre alphabétique étant l'ordre de tri le plus couramment utilisé, Louis Eugène ABBADIE se trouve à être le premier dossier à consulter sur la base de Mémoire des Hommes… Les faits se déroulent dans l'Aisne, non loin du Chemin des Dames…

Louis Eugène naît le 15 mars 1884 à Paris, dans le 11ème arrondissement. Il est fils de Noël Claude, trente-six ans, menuisier-ébéniste, et Emelie Coralie WEISS, vingt-sept ans, blanchisseuse. Pour son père, Noël Claude, c'est un second mariage : sa première épouse avait été veuve...

Louis Eugène est le deuxième enfant d'une fratrie de six :

- Deux nés dans le 11ème arrondissement de Paris

  • Joseph Auguste, le 13 mai 1882,
  • Louis Eugène, le 15 mars 1884,

-  Quatre nés dans le 12ème arrondissement de Paris :

  • Eulalie Caroline, le 12 juin 1886,
  • Pauline Jeanne, le 26 janvier 1891,
  • Adrien et Ferdinand, le 25 juin 1893.

Les enfants sont orphelins de père le 28 septembre 1900, puis de mère avant 1914… Agé de trente-et-un ans, courtier en chevaux, Louis Eugène réside à Montargis, dans le Loiret, à son départ pour la guerre.

Le 15 novembre 1914, Louis Eugène ABBADIE est arrêté. Il est dans l'incapacité de présenter son livret militaire déclarant qu'il l'a perdu il y a cinq ou six mois… Le régiment ne peut pas non plus présenter un relevé de punitions, pour les mêmes raisons…

Maison d'arrêt de Soissons, Aisne

Interrogatoire de la Gendarmerie le 15 novembre 1914

Le 15 novembre 1914, le Brigadier de gendarmerie à cheval MIGNOT, de la Prévôté de la 55ème Division d'Infanterie de Réserve détaché à Soissons entend le soldat Louis Eugène ABBADIE. "Nous avons interrogé sur les faits qui lui sont reprochées, le soldat Abbadie (Louis), âgé de 31 ans, courtier en chevaux chez M. Caillat à Montargis (Loiret) […] avouant une condamnation pour outrages à agents. […]"Louis Eugène raconte ce qu'il a fait les jours précédents. "Sur l'ordre du Chef d'Escadron de Gendarmerie Major de la Garnison, nous avons arrêté le soldat Abbadie et l'avons conduit à la maison d'arrêt de Soissons. […] Zéphos (René) soldat au 246ème Régiment d'Infanterie, 24ème Cie, nous a déclaré : "Le 11 novembre dernier, dans la matinée, nous sommes entrés à l'infirmerie de mon régiment à Crouy, j'ai bu plusieurs consommations avec mon camarade Abbadie qui luis aussi s'est présenté à l'infirmerie, Après la visité, c'est-à-dire vers 8h30, je n'ai pas revu Abbadie, donc il ment en disant que j'étais avec lui toute la journée" […] Fait et clos à Soissons…"

Dans sa prison, Louis Eugène signe un document où il accepte d'être jugé sans citation préalable : a-t-il eu le choix ? Toujours est-il que l'écriture est franche, pas de tremblement…

Comparaître

 Le Commandant de sa compagnie, la 24ème, donne tout de même un avis sur sa conduite : "La conduite habituelle de ce soldat laisse plus qu'à désirer : il a profité de toutes les occasions pour s'enivrer et dans cet état, commis fautes sur fautes".

Rapport du Sous-Lieutenant AUDRY, commandant de sa compagnie, la 24ème

"Le soldat Abbadie venait de terminer, le 8 au matin, une punition de 15 jours de prison pour le motif suivant : "a manqué à un appel inopiné de la Cie dans l'après-midi du 23 octobre et n'a rejoint la Cie que le 24 octobre à Crouy à 11 heures en donnant comme excuse qu'étant allé à Soissons et que dans la crainte d'être arrêté par le service de Place il s'était caché dans une cave pour y passer la nuit".

Le 9 novembre, à 7h30 du soir, la Compagnie quittait son cantonnement de Soissons pour aller occuper les tranchées à Crouy. Au départ, le soldat Abbadie, en compagnie du soldat Zéphos, quitta les rangs avant le passage du pont de Péniches pour arrimer son sac sur lequel deux sonnettes tintaient. D'après les dires d'Abbadie, tous deux s'en allèrent dans un débit à Soissons […] Arrivés dans cette localité – celle de Crouy – quoique connaissant le secteur de la Cie, ils allèrent se coucher dans un débit abandonné (ce militaire affirme n'avoir rien bu ce soir là et s'être couché immédiatement". Le 10 novembre, Abbadie ainsi que son camarade Zéphos restèrent à Crouy faisant la navette du cantonnement chez un marchand de vins pour boire, ils passèrent ensuite la nuit dans le même cantonnement que la veille et, le 11 novembre au matin, ils se rendirent à l'infirmerie dans l'intention de se faire porter malades. Abbadie se fit prendre la température et l'infirmier le fit inscrire comme malade […] Il déclare – Abbadie – être aller se coucher dans une grange de Crouy et y avoir passé toute la journée du 11, la nuit et la journée du 12. […] Le 13 au matin, il est entré dans Bucy et y a passé la journée ainsi que la nuit, sans boire et sans manger. […] Le 14, Abbadie est encore resté dans le même cantonnement et dans la matinée un soldat du 152ème lui a tenu compagni.[…]" Les faits suivants écrits sont les mêmes que ceux cités dans les déclarations des médecins ci-dessous. "Vu la mauvaise manière de servir du soldat Abbadie et les fautes très graves que ce militaire vient de commettre, le Commandant de la 24ème Cie a l'honneur de demander que le soldat Abbadie soit traduit devant un Conseil de Guerre".

Avis du Capitaine SALLET, commandant provisoirement le 6ème Bataillon

"Le soldat Abbadie est un très mauvais troupier. Indépendant, d'allure indisciplinée, il se refuse à supporter toute contrainte et n'obéit que lorsque l'obéissance devient pour lui nécessaire. C'est de propos délibéré qu'il a quitté sa Cie, se rendant de Soissons à Crouy pour occuper les tranchées. C'est également de propos délibéré qu'il a erré du 9 au 14 sans songer à rejoindre son unité. […] En attendant, le soldat Abbadie reste coupable d'abandon de poste devant l'ennemi et je demande en conséquence à ce qu'il soit traduit devant un Conseil de Guerre".

Avis du Chef de Bataillon BONNET, commandant le 246ème Régiment d'Infanterie

"Le soldat Abbadie est un très mauvais sujet qui ne mérite aucune pitié. Je demande : 1° que cet homme soit traduit devant un Conseil de Guerre et 2° qu'il soit soumis à un examen minutieux permettant de savoir si oui ou non c'est un mutilé volontaire, les 2 rapports médicaux ci-joints ne concluant pas d'une façon ferme".

Louis Eugène ABBADIE est un homme de haute stature, 1,75 m, aux cheveux roux et aux yeux bleus. Aux dires ci-dessus, c'est un homme de fort caractère. Ce caractère-là n'a pas fait bon ménage avec la guerre. Ce n'est pas un jeune homme, trente-ans ! Il ne voit donc pas la guerre de la même façon : d'ailleurs, a-t-il envie de la faire cette guerre ?... Personne ne lui a demandé son avis !...