C'est l'hiver ! La forêt est recouverte de cette belle et blanche neige… Le soleil joue de ses rayons et la neige luit de mille diamants… Quelle paix ! Quel bonheur ! Derrière moi mes seules empreintes…

J'aperçois la forme d'une maisonnette, petite, faite de pierres du pays… En ruine ! Elle devait être belle au temps où elle était occupée. Aujourd'hui, la végétation a pris possession des lieux, les façades sont dénuées de toute fermeture : plus de porte, plus de volet, plus de fenêtre… Invitation à pénétrer à l'intérieur… L'intérieur ? une seule et unique pièce !... Une souche est là, m'invitant au repos… Oh, juste un instant : mon manteau ne me protègera pas longtemps du froid !

"Eh… petite ?..." Ah non, cela ne va pas recommencer. J'en ai soupé que l'on m'appelle petite à mon âge ! D'abord, je ne suis pas dans une zone de conflit de la Première Guerre mondiale, alors… ? "Eh… petite ?..." D'une toute petite voix je réponds "Oui ?"

-          Que viens-tu faire dans ma maison ?

-          Dans votre maison ? Soyons humble… une maisonnette !

-          Oh, tu joues sur les mots. Moi, je l'aimais bien ma maison, enfin, cette maisonnette ! Tu ne réponds pas à ma question !

-          Je me promène et la porte ouvert (Je souris) m'a invitée à entrer et la souche (je souris à nouveau) à m'asseoir… Mais, qui êtes-vous ?

-          Je m'appelle Gabriel… J'ai eu une triste vie tu sais…

-          Non, je sais pas : je ne vous connais pas ! Mais, racontez-donc…

-          En 1862, ma mère est morte, un beau matin.  J'avais dix-sept ans. J'étais l''étais le "bâtard"… Personne, dans la famille, n'a voulu de moi, alors j'ai été placé comme commis dans une ferme. Un homme à tout faire ! J'avais des bras, j'étais costaud… Mais le patron était dur, j'étais mal nourri, mal logé. Alors, je suis vite parti… J'ai erré de fermes en fermes proposant mes bras partout où j'allais…

-          Où habitiez-vous alors ?

-          C'était dans les Ardennes… J'ai fait le tour du département, tantôt là, tantôt par là…

Et puis un jour, j'en ai eu assez de tout le temps bouger : je me suis installé là, dans cette forêt ! J'avais trouvé du travail dans la ferme du coin, mais je ne voulais pas y être hébergé. Et les années sont passées…

-          Vous ne vous êtes pas marié ?

-          Tudieu non ! Qu'avais-je à donner ? Je n'avais que mes bras…

-          A votre voix, je vous sens plutôt doux…

-          Oui, peut-être, mais j'étais un bâtard… Bref, arrive le mois de septembre 1889. Les gendarmes viennent me voir et me demandent mes papiers, mes papiers militaires. Ben, c'est que je n'en avais pas !

-          Comment ça vous n'en n'aviez pas ? C'était obligatoire le service militaire !

-          Oui, certes, mais, naviguant de village en village, je n'avais jamais été appelé !

-          Alors… que s'est-il passé ?

-          J'ai dû me présenter au chef-lieu de canton pour le tirage au sort, comme les jeunes de vingt ans. C'est que j'avais quarante-quatre ans, moi ! Je pensais, bêtement, qu'à mon âge, ils allaient me laisser tranquille… Eh non ! L'année suivante, ils m'ont fait rejoindre le 31ème Régiment de Ligne… Ils m'ont dit que j'en avais pour trois ans ! Pas plus !

-          Oui, c'est vrai que la loi sur le recrutement du 15 mai 1889 confirme ce point. Vous pouvez être appelé sous les drapeaux jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans pour une durée maximale de trois ans !

-          Oui, mais… Tu sais, à vivre dans la forêt, je croyais m'être endurci. Je pensais que la maladie n'était pas pour moi. Le croiras-tu ? Là, que j'étais en casernement, je suis tombé malade. D'un mal qui m'a ôté la vie… Je sentais bien que j'allais mourir, je le sentais, je le savais. J'avais demandé à être enterré, là, devant ma porte, devant ma maisonnette comme tu dis…

-          Et ?...

-          Et bien non ! Ils m'ont mis dans le cimetière de la ville… Un jour, il n'y a plus eu de place… Alors, mes restes sont partis dans la fosse commune… Aujourd'hui, cela n'a plus aucune importance, hein ?

-          Comment vous dire… Non, je ne crois pas que cela ait de l'importance… Mais, où êtes-vous enterré ?

-          Dans le cimetière d'une petite ville : Melun… C'est loin d'ici…

-          Oui, quelques centaines de kilomètres mais je n'habite pas très loin de Melun… Voulez-vous que j'amène un peu de votre maisonnette dans le cimetière de Melun ?

-          Comment vas-tu faire ?

-          Je vais retirer mes gants, creuser sous la neige, mettre un peu de cette terre dans un mouchoir en papier, et le tour sera joué !

-          Dans quoi ? Un mouchoir en papier, mais non, c'est en tissu, un mouchoir !

-          Euh… oui, c'est vrai. Ce n'est pas la question… Voulez-vous que je fasse cela ?

-          Si tu peux… alors oui ! Ce sera comme si j'étais devant ma maison !"

 Un nuage passe dans le ciel, je me baisse alors et fais ce que j'avais dit. Mais, d'un coup, d'un seul coup, je me sens à nouveau seule… "Eh… Gabriel ? Où êtes-vous ?" Pas de réponse, le silence… Je pense qu'il est parti…

loi 1889

 Ce fait n'est jamais arrivé : Gabriel n'existe pas… Mais je voulais attirer votre attention sur cet article 15 de la loi sur le recrutement  militaire du 16 juillet 1889 !