Moi oui !... Je comprends que cela vous fasse sourire mais c'est ainsi…

La personne à qui je parle le plus reste tout de même notre mère décédée depuis un peu plus de trente-trois ans. Je ne parle pas qu'à elle puisque son père l'a rejointe il y a treize ans. En fait, je lui raconte toute ma vie : les résultats scolaires des enfants, les amours, le premier changement de travail, le retour à l'étranger, la naissance des petits-enfants, tout quoi !... Je m'attarde moins avec notre grand-père : nous l'avons si peu connu. Je lui demande souvent si tout va bien avec maman, s'ils ne se disputent pas…

© Christiane MENOT

Je m'adresse aussi à des morts étrangers à notre famille : ceux de la guerre 1914-1918 ! Ceux dont je recherche le parcours… Lorsque je suis dans une nécropole et que je prends en photo leur sépulture, je me permets de leur dire que nous ne les oublions pas. Je les remercie aussi de leur sacrifice pour me permettre de vivre en paix avec mes enfants et petits-enfants, même s'il a fallu un autre sacrifice avec la Seconde Guerre Mondiale !

Je m'adresse à ces soldats qui m'aident à gravir certains points stratégiques où, eux aussi, étaient présents, un siècle avant moi, mais les ascensions sont tout aussi difficiles… Même si je ne suis pas aussi chargée qu'ils l'étaient !...

Je vous rassure, je ne leur parle pas toujours à haute voix !... Pas toujours… Mais je trouve important de m'adresser à eux, important car, ainsi, je les fais vivre : ils ont réellement été là ! Je pense sincèrement que si l'on ne parle plus d'une personne morte, cela revient à l'effacer totalement de notre monde, comme si elle n'avait jamais existé ! Alors, je parle d'eux, souvent, et, lorsque j'en ai l'occasion, je m'adresse directement à eux. Vous me direz, au moins, ils ne me contrarient pas : ils ne peuvent pas me répondre…

Vous savez, certains font tourner les tables avec les esprits qui n'ont pas quitté la terre. Il paraît, que ces esprits, une fois qu'ils ont parlé à ceux présents autour de la table, eh bien, ces esprits quittent la terre : ils sont enfin en paix. Alors, je pense que les tables devraient tourner dans les nécropoles et sur les lieux des terribles combats. Car je suis persuadée qu'il y a encore beaucoup d'esprits qui doivent être chagrinés d'avoir vu tomber leurs camarades et d'être tombés à leur tour…

Avec mon ami Jacky, lorsque nous marchons sur les traces de ces soldats, dans ces lieux qui ont repris vie aujourd'hui, nous sommes imprégnés de ce qu'ils ont subi. Nous sommes graves, nous n'avons absolument pas envie de rire… Alors, même si je leur parle, il ne se moque pas de moi !...

Ma façon à moi de penser à ces morts qui m'accompagnent au quotidien ou au hasard d'un article, d'une recherche, c'est de leur parler… De leur dire ce que je ressens en imaginant leur vécu, leur peine… C'est ma façon à moi de leur montrer mon respect…