Je suis là, assise dans l'église de Vaux-le-Pénil… J'assiste à un mariage et le prénom de la mère de la mariée, Berthe, m'emmène loin… très loin… je pense à notre grand-mère maternelle, Berthe, qui est décédée alors que j'avais un an…

Niobée protégeant ses enfants - Villa Médicis - Rome © Christiane MENOT

"Tu penses à Berthe ?" me susurre une douce petite voix. "Oui, mais vous ne devez pas être celle à qui je pense…" m'entendis-je murmurer…

- Je ne sais pas… je suis née en 1863, ici dans cette commune de Vaux-le-Pénil, et je m'appelle Berthe…

- Alors, non, vous n'êtes pas ma Berthe, la mienne est née en 1912, je l'ai très peu connue, c'était ma grand-mère…

- C'est triste de mourir, mais avant ses enfants : c'est normal… Moi, la guerre m'a ôté le goût de la vie, ce goût où tu élèves tes enfants et tu les vois grandir. Puis ils se marient et te donnent des petits-enfants, et puis tu maries tes petits-enfants et… un beau jour, tu meurs… Tu as des enfants ?

- Oui, trois, et vous ? Vous en avez eu beaucoup ?

- Non, normalement, enfin, je pense… J'en ai eu onze !

- Onze ?... Mais c'est beaucoup ! Enfin, à votre époque c'était courant… Mais ! Que faites-vous ici, dans cette église ?...

- Je viens retrouver mes enfants, mes fils, ceux qui sont partis avec la Guerre… Ceux que la France m'a pris, un jour, sans rien me demander… J'avais déjà perdu une fille, Emilienne Berthe, elle avait trois ans. Mais je ne pensais pas avoir autant de peine avec mes fils… Mes enfants habitaient Paris, et mes gars sont partis pour la guerre en me disant de ne pas m'inquiéter. Ils étaient forts, ils étaient beaux, ils allaient gagner très vite et rentrer à la maison… Oh, pour Maurice, André et Henri, elle n'a pas duré bien longtemps cette guerre… Mais que de peine pour moi… 

La guerre commence le 1er août 1914, et le 20 août, l'armée nous apprend que Maurice est porté disparu. Il a participé à un combat à Morhange, dans la Meuse, et il n'est pas rentré avec ses camarades… Peu de temps après, à peine une semaine, l'armée, enfin, c'est le maire qui nous l'annonce, nous dit qu'André a été fait prisonnier et qu'il est en Allemagne, au camp de Fest-Lazar. Tu penses bien, petite, que je ne sais même pas où c'est !...

- Moi non plus, Madame, j'ai juste un peu regardé sur mon téléphone, mais je ne trouve pas, je suis désolée. Mais je sais qu'il est passé du camp de Stendal à celui de Altengrabow en 1916. Je sais aussi qu'en septembre 1916, il a été soigné au Lazareth de Magdeburg, pour quel problème de santé ? … Il est retourné à Altengrabow en juillet 1917…

- Tu en sais des choses…

- C'est si peu, j'ai juste un peu cherché à connaître vos enfants !

Ne t'inquiète pas, il y a longtemps que je ne veux plus savoir, cela changerait quoi ? Hein ? Ils sont morts… Mais la guerre continue, et, en septembre, mon fils, Amédée, est soigné : une balle lui a traversé la main droite. Tu aurais dû voir le trou qu'il avait ! Après, la fin des soins, il y est retourné. Ils ont osé lui demander de revenir ! Mais le pire, petite, le pire, c'est lorsque la France a tué mon enfant ! La France ! Elle n'avait pas assez de les envoyer contre les Allemands se faire massacrer ? Non, en plus, elle les tuait elle-même !... Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, il était gentil mon Henri… Il travaillait, il était serviable, il est retourné à l'armée pour cette guerre, il aurait pu ne pas y aller, s'enfuir comme tant d'autres… Il a dû avoir peur… C'est normal ! A peine deux mois de guerre et un frère était mort, l'autre déporté dans un camp et encore un autre blessé ! Il a dû refuser d'aller se battre, je pense que c'est cela… C'est sûrement cela ! ..."

Alors, je ne peux m'empêcher de la rassurer, de lui dire que oui, c'est bien cela. Enfin, c'est ce qui est écrit dans son dossier de jugement. Je lui dis aussi que sa réaction était normale, il a voulu rentrer chez lui, auprès de sa famille, il a voulu être rassuré… Il n'a pas pu !...

- "Tu sais, en plus, ce qui est terrible c'est que j'avais d'autres enfants auprès de moi… Mais c'est aux Morts que je pensais, encore et encore. J'ai toujours eu cette tristesse en moi…" Je sens des tremblements dans sa voix, je sens, je comprends sa peine et je me dois de la rassurer…

- "Désormais, vous êtes auprès de tous vos enfants. Vous êtes tous réunis, en famille…"

- Oui mais qui peut parler d'eux si je ne reste pas dans cette église ?

- Moi, et d'autres encore l'ont fait et le feront. Personne n'oubliera jamais, même si le temps passe, même si ces dates 14-18 dans un siècle seront comme les dates des batailles Napoléoniennes : des dates à apprendre à l'école. Toujours, encore et encore, les enfants apprendront, leurs enfants aussi, ainsi que les enfants de leurs enfants… Cette guerre ne sera jamais oubliée !

- Tu es sûre petite ? Je peux donc aller reposer en paix, je peux enfin oublier cette tristesse ?...

- Oui, oh que oui…"

Les portes de l'église s'ouvrent, les mariés vont sortir. Est-ce un courant d'air ou est-ce Berthe qui s'en est allée ? Sûrement les deux ! Je n'ai pas suivi grand-chose de la cérémonie. Mais mes amis sont bien en vie, nous allons faire la fête… Nous sommes en paix !