Ah, mes lecteurs… Merci à Dominique D. qui, après lecture du premier article sur Philomène LEMAIRE, a eu l'idée d'aller consulter la Base Léonore ! Nous avons donc décidé de compléter et finaliser le dossier de Philomène LEMAIRE…

Et là, patatra ! Mélanie Marie Philomène n'est pas la mère de Germain Constant et ni celle de Maurice Constant HERBET ! Elle est leur tante… En effet, elle a une sœur aînée, Mélanie Marie Hortense, née le 11 décembre 1863, à Villers-Outreaux, dans le Nord, qui, elle, a bien épousé Constant Joseph HERBET ! Les recherches sur Philomène ne sont pas veines… Quel destin !

Une des interdictions allemandes qui "fleurissaient" dans le village...

Arrêtée le 29 septembre 1916, à Caudry, Mélanie Marie Philomène LEMAIRE est donc déportée au camp de Limburg-am-Lahm, en Allemagne, avec ses deux sœurs Célestine Sidonie et Aline Maria Evelina… Mais… Pourquoi ?...

Dans son ouvrage "Villers-Outréaux sous la botte allemande", Bernard DELSERT écrit : "Toute guerre suscite des passions exacerbées par la dureté des conditions imposées et elle révèle souvent la réalité exacte du fond des individus. C'est ainsi que survint un drame affreux suite à une délation auprès des autorités allemandes. Cette sinistre affaire semble avoir eu pour cause des rivalités féminines envers certains des soldats britanniques réfugiés.

En effet, deux soldats britanniques se retrouvèrent piégés dans le village à cause de l'occupation par les Allemands. Comme on ne pouvait les dissimuler indéfiniment dans les greniers et qu'il fallait justifier les demandes de rations alimentaires, il parut plus naturel de les faire apparaître au grand jour, malgré les risques de maladresse toujours possibles. Le meilleur moyen de dissimuler consiste simplement à ne pas cacher mais à noyer dans l'environnement pour paraître plus naturels !

Ces deux gars britanniques pouvaient paraître sous le nez des Allemands sans trop de risques car leur maturité physique ne les classait pas à priori dans les jeunes gens en âge de porter les armes. En effet, l'armée britannique étant constituée d'engagés professionnels, leur moyenne d'âge se trouvait plutôt vers trente ans !

Aussi, Thomas MARSHAL et William RUSSEL pouvaient passer pour des gens du cru, voire des membres de famille… Il restait tout de même à les façonner en civils français et à leur apprendre la langue locale qui est le picard… ce qui n'était pas simple pour des britanniques !

L'un d'eux fut hébergé dans la maison située juste après la ferme faisant face à l'ancien cimetière rue de l'Atre (Gambetta). L'autre avait trouvé un gîte non loin de là dans le grenier de la maison de Edmond DUMEZ, située également rue de l'Atre.

Finalement, ces deux hommes avaient vécu parmi la population et ils avaient travaillé aux champs sous la garde des soldats allemands ignorant leur véritable identité. Cependant, leur présence au sein de la communauté faisait planer une terrible menace de représailles pour cause de non dénonciation de soldats ennemis et le danger de commettre une bévue amenait une tension permanente que certains, plus fragiles, supportaient de plus en plus difficilement. Avec la sensation de faim permanent, les nerfs tendus en permanence commençaient à lâcher…

Les dénonciations anonymes et les rivalités entre familles mirent la puce à l'oreille des autorités allemandes. Dès lors, les perquisitions s'accentuèrent et le danger pressant obligea à les déménager jusqu'à Aubencheul-aux-Bois pour les mettre hors d'atteinte temporaire.

Ils furent alors pris en charge et hébergés par Madame veuve Henri PETIT et sa fille Marthe. Ils y restèrent très peu de temps et ils retournèrent à leurs gîtes initiaux. Malheureusement, Thomas MARSHAL fut découvert et les autorités allemandes arrêtèrent également ses hôtes. L'interrogatoire sévère lui fit avouer qu'il avait passé eux nuits et une journée chez Madame PETIT de Aubencheul. Celle-ci et sa fille furent emprisonnées à Villers-Outréaux, avant de passer en justice militaire à Caudry. Afin de pouvoir cacher l'existence du deuxième soldat, elles nièrent tout en bloc. Sans preuve concrète de leur complicité, elles furent relâchées.

Cependant, Thomas MARSCHAL, se sachant condamné à mort, crut pouvoir sauver sa vie en dénonçant son compagnon et les personnes qui les avaient dissimulés ensemble ! Si bien que les dames PETIT furent à nouveau appréhendées mais elles gardèrent le silence pour préserver l'identité des passeurs qui les avaient amenés chez elles Néanmoins, le Tribunal militaire allemand condamna Madame PETIT, totalement impotente, à un mois de prison, tandis que sa fille, Marthe, recevait trois ans de prison alors qu'elle souffrait d'arthrose sévère aux deux mains.

Cette dernière se trouva enfermée du 12 octobre 1916 au 22 novembre 1918 à Aix-la-Chapelle puis à Siegburg et, enfin, à compter du 5 novembre 1918 à Rastadt… Elles reçurent toutes deux la Médaille de bronze de la Reconnaissance anglaise. […] les deux fugitifs, condamnés à la peine capitale, durent passer devant un peloton d'exécution les tirant au fusil.

[…] Bien entendu, cette sinistre affaire entraîna une kyrielle de conséquences annexes dont l'une fut la déportation du maire de Villers de l'époque qui était Emile QUENNESSON. En effet, en tant que représentant de la population française, il était censé remettre aux autorités allemandes les individus étrangers à sa commune. Cette omission contrevenant aux nombreux interdits énoncés par l'occupant, il se vit condamné à un séjour peu enviable dans la redoutable forteresse de Siegburg, en Allemagne".

Cela recoupe bien la vie de Philomène. Sur sa fiche de la Croix Rouge Internationale, Philomène demeure rue "Chocani", à Villers-Outréaux… Son frère, Henri Jean Baptiste s'est marié, le 11 janvier 1905 à Aubencheul-aux-Bois, dans l'Aisne, avec Anthyme Marie COLLET. Son autre frère, Fernand Achille, s'est marié le 16 mai 1910, aussi à Aubencheul, avec Lucie Marie VISSE. Les deux villages, dans deux départemenTs différents, ne sont éloignés que de trois kilomètres. Philomène connaissait donc la commune et certains de ses habitants…

Alice MASSE, née le 11 avril 1898, et sa mère, Joraine MASSE née MICHAUX, née le 10 juin 1874, ont été arrêtées à Caudry, dans le Nord, le 9 octobre 1916, soit environ quinze jours après Philomène.

Sur la fiche de transfert du camp de Limburg-am-Lahn à celui de Siegburg, les noms d'autres habitantes de Villers-Outréaux apparaissent : outre les sœurs de Philomène, ceux de Alice MASSE, née le 11 avril 1898, de Joraine MASSE, née le 10 juin 1874, et de Evelina QUENNESSON, née le 5 novembre 1873, toutes natives de Villers…

Philomène "a recueilli un soldat anglais qui s'est trouvé surpris par la retraite précipitée des troupes et encerclé dans les lignes ennemies. Malgré les mesures de coercition et les menaces des Allemands, a donc continué d'abriter et de nourrir ce soldat pendant de nombreux mois. Arrêtée, condamnée après jugement sommaire du Conseil de guerre à 7 années de travaux forcés, a été déportée en Allemagne où elle mourut à la suite des souffrances physiques et morales et des mauvais traitements qui lui furent infligés." C'est la raison pour laquelle le décret du 25 mars 1924, nomme Philomène Chevalier de la Légion d'Honneur pour rang au 9 avril 1924.

Cet article complémentaire n'aurait pu être réalisé sans le soutien de Dominique DELATTRE, généalogiste amateur très attaché au Nord-Pas-de-Calais, et à Bernard DELSERT, écrivain, qui a gentiment et rapidement répondu à mon appel à renseignements sur la commune de Villers-Outréaux ! Je ne vais pas m'arrêter là sur les recherches de tous ces déportés…

livre Bernard DELSERT