Le 19 juin 2017, les Eparges, dans la Meuse, les Hauts de Meuse plus précisément… Il fait très chaud !...

Les Eparges, Meuse (c) C. MENOT

Je pars à l'attaque de la crête pour atteindre le Monument du Coq ! Mais, à peine à trente mètres de mon point de départ, je fatigue, j'ai chaud, je transpire : très difficile cette ascension… Et là, j'entends : "Allez, dépêche-toi, petite, tu vas nous ralentir !". A côté de moi, des hommes partent à l'assaut de cette colline. Vêtus de vestes et pantalons gris bleus, sacs sur le dos, arme et baïonnettes à la main !

"- C'est difficile, je n'y arriverai pas !" m'entendis-je répondre d'une voix souffreteuse…

"- Que diable ! Tu en verras d'autres ! allez, petite, avance !

- Bon, son "petite" commence à m'énerver mais il est vrai qu'il aurait… hum ! Cent trente-cinq ans !

- Mais, qui êtes-vous ? Comment faites-vous ? Vous, si chargés ?

- Moi ? Nous ? Je m'appelle Pierre ROGEMONT, je suis là depuis quelque temps déjà… Nous commençons à avoir l'habitude ! La relève est régulière et depuis que nous avons gagné cette crête aux Boches en avril 1915, nous bataillons sec pour la garder ! Nous y avons déjà vécu un hiver rude, un été très chaud, un autre hiver rude, et c'est déjà l'été !... Alors, l'habitude…

- Mais comment faites-vous ?

- Oh… Je ne pense plus, j'ai pris l'habitude de ne plus penser… De toute façon, cette guerre ne finira jamais, et je ne rentrerais jamais au pays…

- D'où êtes-vous ?

- Je suis né à Montambert-Taunay, dans la Nièvre, mais, au début de la guerre, j'habitais avec ma famille à Moissy-Cramayel, en Seine-et-Marne…

- Oh, je connais bien Moissy, j'y ai habité aussi !

- Je ne connais pas beaucoup, pourtant, j'y ai laissé ma femme et mes deux filles. Tu les connais ?

- je ne pense pas…" Je ne peux m'empêcher de sourire : tant d'années nous séparent !

- Pourrais-tu leur dire combien je les aime ? Combien je regrette d'être parti à cette Guerre, mais je n'ai pas eu le choix !...

- Je suis sûre qu'elles le savent, qu'elles vous attendent, quel que soit la date de votre retour !

- Allez, grimpe, petite, ce n'est pas le tout, mais il faut y aller…

- Vous venez souvent ici ?

- Oui, nous nous relevons les uns les autres pour combattre ces fichus Boches qui veulent nous reprendre la crête ! Tu sais, nous avons bataillé pendant cinq longs mois. Mais nous avons gagné ! Nous les avons chassés ! J'en ai perdu des camarades, des amis, des compagnons d'armes…

A mi-chemin, je ralentis encore et je les vois tous plonger au sol, je ferai presque comme eux ! Mais il me faut gravir cette crête ! Ils le méritent bien ! Alors, je reprends une ascension régulière, je souffle, je souffre… Mais pas autant qu'eux, qui, tous les deux ou trois jours, gravissent cette crête pour assurer la relève de camarades montés avant eux… J'entends quelques tirs à droite et à gauche… Les Allemands sont toujours là, la ligne ennemie est proche… Le terrain est si désolé : des troncs d'arbres calcinés, des trous, mon Dieu, quels trous, géants, faits par notre artillerie qui a pilonné les Allemands de février à avril 1915… Quelle souffrance ! Quelle désolation !

Une voix me rappelle à l'ordre : "- Tu sais, petite, ce qu'est le plus dur ?

- Non…

- C'est que nous pensons que cela ne finira jamais, ou alors…. Que lorsqu'il n'y aura plus d'hommes, ils enverront nos femmes… Le crois-tu ? Le pourraient-ils ?...

- Non, je vous assure que cette guerre se finira, qu'elle s'est finie…

- Ah ! Donc, nous ne faisons pas tout cela pour rien ? Nos enfants profiteront de la paix et pourront vivre comme moi jusqu'en août 1914 ?...

- Oui, soyez certain, je suis là, moi… Je suis la preuve que vous avez réussi !"

Monument du Coq, les Eparges, Meuse (c) C. MENOT

Je vois enfin ce fameux Monument du Coq ! Qu'il est beau ce coq, fier, vainqueur ! Encore quelques tirs de balle ici et là… Et un appel : "- Petite ? Petite ? Où es-tu ?....

- Je suis là, je suis presque arrivée en haut !

- Cette fois-ci, je crois que je n'y serai pas… Ils m'ont eu !

- Je me retourne et ne le vois déjà plus ! Pierre ? Pierre ? Si vous m'entendez, je vous assure que personne ne vous oubliera ! Dans un siècle encore nous parlerons de vous !"

Aucune réponse, Pierre ROGEMONT s'en est allé, en ce 19 juin 1916. Ce jour-là, il n'y aura eu que deux tués et trois blessés… Et je poursuis mon chemin, là au pied de ce majestueux monument. Ce monument qui rend gloire aux soldats de la 12ème Division d'Infanterie dont le régiment de Pierre, le 29ème R.I. faisait partie !

 

Nature aux Eparges

Je fais mes photos, je me recueille en remerciant tous ces hommes, et je reprends tranquillement le chemin du retour… J'ai réussi à grimper grâce à Pierre, grâce à ces hommes qui, eux, n'ont pas eu le choix…