Pour la finalisation de mon ouvrage sur les Soldats de la commune de Moissy-Cramayel (77) ayant perdu la vie au cours de la 1ère Guerre Mondiale, me voilà partie dans le Pas-de-Calais. Sur le chemin du retour, je ne résiste pas à l'envie de faire un petit détour par Proyart, dans la Somme. Le temps est clément : soleil, ciel bleu, température agréable… C'est l'invitation au voyage…

Je franchis la Somme à La Neuville-lès-Bray et là, de gros et grands nuages cotonneux apparaissent, j'ai l'impression que les feuilles des arbres s'envolent, disparaissent… Et j'entre dans Proyart… Je m'arrête chez le boulange, j'ai comme un creux à l'estomac ; j'en profite pour demander ma route "Pouvez-vous m'indiquer l'étang ?" Réponse évasive : "Un étang ? Ah, poursuivez votre chemin, la prochaine à droite, puis encore à droite, vous devriez le voir…". Je reprends ma route…

L'étang ! L'étang est là, après ce petit chemin qu'il m'a fallu un peu débroussailler… Je m'assois au bord, je pose mon appareil photo et sort ma viennoiserie… Soudain, je le sens, il est là, tout près de moi, trop près de moi !

" – Tu en as mis du temps…

-          Comment ça ?

-          Je suis fatigué, j'ai froid, je pleure…

-          Mais, quel jour sommes-nous ? Avions-nous rendez-vous ?

-          Je ne sais, mais… Je savais que tu viendrais me chercher ! Nous sommes le 6 décembre 1917 !

-          Non, vous n'êtes pas …

-          Si ! Je suis celui qui te hante… Celui auquel tu penses quasiment chaque jour… Celui pour lequel tu te bats, comme, avec tous les autres, je me suis battu pour que tu vives libre, sans aucun joug !

-          Alphonse ? Mon Alphonse ?

-          Oui, c'est moi… Mais, dis-moi, pourquoi cherches-tu à convaincre tout le monde que je dois avoir cette reconnaissance ? Tu sais, je suis mort, alors…

-          Parce que je n'aime pas l'injustice, parce que vous le méritez, parce que… simplement parce que…

-          Alors je vais te raconter, petite, ce qu'a été MA guerre…"

Qu'il m'appelle "petite" me fait sourire, j'ai tout de même soixante-et-un ans ! Mais, lui, il aurait quel âge ?... 146 ans, mon Dieu… Alors oui, je suis petite ! Je me cale bien pour l'écouter et je le regarde, je le fixe… Je suis en léger Tshirt et pantacourt, lui… Lui ? Il a ses godillots, les chaussettes, le pantalon, les vêtements classiques, pardessus ? Pardessus un lourd manteau de drap. Il est chargé aussi : un sac à dos ayant mille et une choses importantes tant à la vie qu'à la survie, et, enfin, il a posé, tout près de lui, son fusil avec la baïonnette au bout. Il est près, près à partir à l'attaque, mais de qui ?...

Et il commence à parler…

"Lorsque la guerre, cette terrible guerre a éclaté, j'étais en Afrique, à Dakar, au Sénégal. Je travaillais pour les chemins de fer. Il faisait toujours beau, parfois quelques pluies diluviennes, mais juste pour nous rappeler, de temps en temps, que l'eau peut tomber du ciel ! J'avais quarante-trois ans, j'étais marié mais je n'avais pas d'enfant…

Le devoir, l'importance de ne pas laisser les Allemands nous envahir, ont fait que je suis rentré. Cela a été l'occasion de revoir toute la famille, mais, cela n'a pas été sans tristesse : mes frères, Gabriel et Henri étaient déjà partis à la guerre, et Honoré s'était carrément engagé pour faire cette guerre !... Ma mère Marie Anastasie était très, trop, triste. Elle avait déjà perdu deux fils : Albert, en 1902, et Alphonse, en 1909. Son gendre aussi, Philippe TARTERAT était à la guerre ! Il ne restait que sa fille Marie Nydia…

Alors, j'ai pris mon barda, et je suis parti. Je suis parti rejoindre ce régiment qui causera ma perte. J'ai quitté mes parents et mon épouse, pour ne jamais revenir. Ce jour-là, je ne leur ai pas dit assez que je les aimais… On ne dit pas ces choses-là dans ma famille !...

J'ai donc rejoint mon régiment, le 35ème Régiment Territorial d'Infanterie. Cela faisait déjà sept mois que le feu grondait partout le long des frontières du nord de la France ! Sept mois que tous mourraient, sans aucune chance de retour ! Mais j'y suis allé : c'était MON devoir !

Le 1er avril 1917, les chefs m'ont envoyé rejoindre Le 8ème Régiment Territorial d'Infanterie et nous sommes partis dans la Somme… L'été a été très chaud mais je savais que la fin de mon service militaire approchait. Et puis, cela faisait deux ans que j'étais là et qu'il ne m'était rien arrivé… Alors, je croyais, j'espérais être épargné jusqu'à la Paix. Cette paix que nous attendions tant et qui ne se signait pas !"

Là, Alphonse s'allonge, comme épuisé de ce récit, épuisé de la vie, épuisé de tristesse… Il me regarde, il me fixe ! Je suis paralysée, je ne sais que lui répondre et je dis, bêtement : "Je sais.

-          Oui, tu sais, mais Eux, le savent-ils ? Comprennent-ils ? Je suis sûr que non !

-          Comment peuvent-ils comprendre puisqu'ils ne savent pas ?

-          Mais ! Tu leur as dit ! Je sais que tu leur as dit !

-          Oui, mais cela ne suffit pas ! Ils sont sourds : ils écoutent, ah ça, oui ! Mais ils n'entendent pas… je ne sais plus que faire… Savez-vous, vous, ce que je pourrais faire ?

-          Non, connais-tu Don Quichotte qui se battait contre des moulins à vent ?

-          Oui, j'ai lu ce récit de Cervantès…

-          Eh bien toi, c'est pareil ! S'Ils désiraient vraiment reconnaître que l'on a fait notre devoir, sils désiraient vraiment nous honorer, alors, alors ils le feraient !

-          Je ne sais pas ! Je ne suis connue que des miens, cela ne suffit pas…

Tombe Alphonse DEY - Relevée en 2016 - Cimetière des Grès - Moissy-Cramayel (77)

-          Oui, mais, Ils se montrent partout, comme à l'époque ! Ils se pavanent, ils déposent des gerbes ça et là. Mais ce n'est que de la politique ! Qu'en ont-ils réellement à faire de nous ? Du sacrifice de nos vie ? RIEN ! Absolument RIEN !

-          Je trouve que vous êtes dur… Ils vous honorent par toutes ces commémorations, enfin, vous, tous les soldats qui ont donné leur vie pour nous aujourd'hui.

-          Non, je ne suis pas dur. Je suis juste triste, amer et réaliste ! Même dans ton cimetière je n'y suis plus !

-          Et voilà, les mots sont dits. Je suis sûre que j'aurais pu faire quelque chose. Mais personne ne m'a avertie ! Pourtant je connais des gens à la mairie, je connais le Président des Anciens combattants. Mais je n'ai pas su. Je suis si triste…

-          Je sais, à toi, je ne reproche rien. Si, tout de même… Pourquoi avoir attendu si longtemps pour venir me voir ?

-          Je ne sais pas… Je ne sais vraiment pas… Peut-être étais-je trop jeune, trop concentrée sur ma propre vie ?...

-          Mais je te remercie, tu écris sur nous, tu parles de nous, tu parles de moi ! Continue, ne lâche rien ! Et nous aurons péri pour que toi, tes parents, tes amis, tes enfants et petits-enfants et ta descendance à venir, puissent vivre en paix. Mais n'oublie pas : la Paix se mérite ! La Paix se gagne ! Il faut y travailler chaque jour de ta vie… sinon, un jour, la garde baissée, l'Autre voudra te prendre quelque chose et tu devras à nouveau te battre !

-          Oui, je ferai bien attention mais je ne décide de rien…

-          Si, tu es là, tu rappelles aux autres que nous aussi, nous étions là et tu nous permets de dormir en paix, vraiment en paix…"

Là, un petit vent se mit à souffler et j'ai senti qu'il était parti. Il avait replongé dans cet étang, celui-là même dans lequel il était tombé il y a cent ans et duquel il avait été ressorti trois jours plus tard par les gendarmes. L'armée ne reconnaîtra jamais, vraiment jamais, qu'il est bien Mort pour la France. Il est tout simple "mort"…