La télévision nous montre, à force de documents, les répétitions du défilé, LE défilé, celui de Paris pour le 14 juillet…

Cette année, en souvenir de l'entrée en guerre de leur pays, en 1917, les Américains défileront sur les Champs-Elysées. En 1976, il n'y avait pas de troupes étrangères parmi nous, mais nous avons été le premier défilé à se scinder en deux devant l'Obélisque, place de la Concorde… Qu'avons-nous fait pour être présentes à ce défilé ?...

Kinou mili

1976, l'E.I.P.M.F., Ecole Interarmées des Personnels Militaires Féminins, fait partie des troupes à pied défilant à Paris. Ma promotion, la 9ème, est concernée, mais pas ma compagnie, la 3ème… Un peu de déception, mais c'est ainsi ! De toute façon, les répétitions commencent sous une chaleur torride, je n'envie pas mes camarades.

Mais, lorsque je suis "choisie" pour compléter les manques dans les rangs, j'ai grandi d'au moins… deux centimètres !

Chaque jour, nous répétons sur le tarmac de l'ancienne base aérienne de Bretteville-sur-Odon, proche de Caen dans le Calvados. Située sur les hauteurs, cette base, désaffectée depuis quelques années, a accueilli l'école des personnels féminins en avril 1973. Nous répétons donc sur le tarmac, sous la chaleur, quelle chaleur !... Il faut vraiment s'accrocher ! Je comprends pourquoi il a fallu en remplacer certaines !...

Ça y est, nous y voilà ! Le 12 juillet nous arrivons, par le train, à Paris. Nous sommes "transportées" au Kremlin Bicêtre pour l'hébergement et la restauration. Je ne me souviens absolument plus de ce que nous avons mangé mais l'hébergement… Un grand hangar avec plein de lits de camps les uns à côté des autres… Oh, pas de souci, nous étions là pour tellement peu de temps !... Nous sommes là pour les répétitions et le défilé du grand jour, puis nous repartons dans le Calvados pour reprendre le cours de notre formation !

Premier jour de répétition : un gradé, un colonel, hurle dans un mégaphone ! Lorsque j'écris "hurle" je suis loin de la vérité. Nous répétons dans les allées du Bois de Boulogne, il est là, debout dans une jeep. Il s'époumone car nous ne marchons pas comme il faudrait… Et allez, recommencez, recommencez, encore et encore ! Nous avons chaud, nous avons des doutes : "pourquoi suis-je venue dans cette falère ?" Enfin, c'est la pause ! Et là, qui, pourquoi, comment ?... Nul ne saura mais "on" s'aperçoit que le tracé au sol est erroné : en effet, au sol, des lignes blanches sont peintes de chaque côté de la route. Ce trait signale la place de la deuxième et onzième colonne… Seulement, celui qui a tracé s'est trompé : il a peint pour les première et douzième colonnes, c'est-à-dire les deux extrêmes ! C'est pourquoi nous avons du mal à marcher : l'espace est plus large… A refaire demain en prenant conscience de cette erreur !

Deuxième jour de répétition : le gradé de la veille est-il fatigué, est-il enroué ? Aujourd'hui, il paraît plus "calme" quoique !... Mais, les répétitions se déroulent plus calmement, moins de bruit, la musique est claire et nous marchons au pas, correctement… Nous pouvons rentrer après quelques heures de répétition !... Repos en vue du lendemain !

14 juillet, 4 heures du matin ! Il faut se préparer ! L'encadrement vérifie que nous ne nous habillons pas trop chaudement : simplement les sous-vêtements sous la tenue, rien d'autre ! Ah, la tenue école : chemise blanche, collant "palma de Dim", cravate bleue marine, jupe et veste, béret, gants blancs et, aux pieds, les trotteurs noirs… Nous sommes toutes prêtes, un brin excitées… et nous montons à bord des bus qui nous emmène sur les Champs !

Arrivées rue de Rivoli, les gouttes commencent à tomber. Quoi ? Mais, ils ont dit que c'était la canicule ! C'est sans compter les caprices de la nature…

Il est 6 heures, nous nous mettons en place sur les Champs Elysées, et la pluie continue de tomber… Nous n'avons droit qu'à la position au repos sur place alors que les écoles qui nous entourent sont en position au repos : elles peuvent bouger ! C'est très important !...

La revue des troupes nous ranime, le défilé ne va pas tarder à commencer ! Et là, le trac me prend : si je n'y arrivais pas, si je tombais … Aujourd'hui, je défile à Paris, devant M. Valéry GISCARD d'ESTAING, celui qui m'a permis d'être là en accordant la majorité à 18 ans… Bref, je me mets la pression !... Mais, pas question de reculer, j'y suis, j'y reste ! De toute façon, ai-je vraiment le choix ?

Et c'est parti ! Nous nous mettons en position, nous sommes la 3ème Ecole, le 3ème groupe à pied… La musique se met en route, et nous avançons. Nous sommes tellement mouillées, que le frottement de la manche sur le corps de la veste fait un bruit pas possible, les gants sont de couleur saumon, la cravate a déteint sur la chemise, nous avons froid… Et puis, comme si cela ne suffisait pas, la sono lâche ! La pluie a eu le dessus sur certains haut-parleurs ! Mais nous continuons d'avance, fières, très fières, d'être là avec les hommes… Fières que toute la nation, et même plus, puisse nous regarder, nous encourager, nous acclamer !...

Nous sommes arrivées place de la Concorde et nous nous séparons, mon groupe, celui de gauche en descendant, se dirige vers la Madeleine… Et tout s'arrête : nous remontons dans les bus !...

E.I.P.M.F. - Défilé à Paris, 1976

Mais, mon 14 juillet ne s'arrête pas là : je fais partie de celles désignées pour aller manger dans une ambassade ou un ministre. Moi ? C'est une ambassade, laquelle ?... Je ne sais plus, je ne me souviens que de détails amusants : nous étions deux de mon école et nous sommes accueillies chaleureusement. Alors que nous passons à table, n'étant pas assises côte à côte, nous nous regardons avec la même détresse… Comment nous asseoir sur ces chaises au velours rouge alors que nous sommes trempées et que nos tenues déteignent ?... Mais nous nous asseyons ! J'ai de la chance, proche de moi il y a un adjudant-chef masculin, je me sens moins seule en uniforme alors que toutes les dames présentes ont de superbes tenues, colorées, fraîches, ah, fraîches… Le repas se déroule lentement, très lentement ! Personne ne touche à son assiette, alors, malgré ma faim, je fais pareil : je touche du bout de la fourchette !

C'est enfin l'heure de partir : ma camarade et moi devons rejoindre le groupe de l'Ecole directement à la gare Saint Lazare… L'ambassadeur remercie chaque militaire quittant sa demeure en offrant une boîte de cigares. Alors que c'est mon tour de recevoir le présent, il se rend compte qu'offrir des cigares à une dame… cela ne le fait pas vraiment. Alors, en plus de la boîte, nous avons une rose rouge à très grande tige ! Elle est magnifique et très parfumée… Cependant, dans le métro, en tenue avec cette rose rouge, nous ne passons pas inaperçues…

Et voilà, nous sommes dans le train qui nous ramène vers Caen, Calvados, le défilé à Paris est fini… Fini ? Non, jamais, chaque année, alors que les médias parlent des répétitions, commentent le défilé avant, pendant et après, je pense à MON défilé et… que de souvenirs, que de bonheur, que de fierté !...