La série Y est une série que je consulte avec plaisir… Quoi ? Attention, je vous entens… Non, je ne ressens aucun plaisir à consulter parce que ce sont des prisonniers mais bien parce que l'on peut appréhender les raisons de la détention par un autre bout de lorgnette…

Comment être détenu ? Il y a les bandits et malfrats de grande envergure. Ceux-là, je les laisse à la justice. Il y a les prisonniers par "erreur", c'est-à-dire, qu'après avoir lu leur dossier, regarder leur vie, le seul constat logique serait "il était au mauvais endroit au mauvais moment". Et puis, il y a ceux qui rentrent et sortent de prison comme d'un moulin : les braconniers ! Certains sont braconniers par nécessité – une grande famille à nourrir – les autres semblent l'être par plaisir : plaisir de narguer les garde-chasses, de narguer la chance d'être pris… ou pas !

Je vais vous parler d'Adrien POIDRAS, un par "erreur".

Adrien Armand POIDRAS est né le 13 juillet 1863 à Frouville, hameau de la commune d'Oucques dans le Loir-et-Cher. Le registre d'écrou, cote 5 Y 122, des Archives de Blois, indique seulement Frouville comme lieu de naissance…

Il a les cheveux châtain-foncé, les yeux gris-ardoise, la barbe blond-moyen et mesure 1,64 m.  Le seul signe particulier est une cicatrice sur les deux phalanges du pouces gauches. S'ensuivent des indications "additionnelles" comme la longueur et la largeur de sa tête – respectivement 18,8 et 15,9 cm, puis la longueur du pied – lequel ? – 25,6 cm, et la longueur de son médius droit, 11,8. Alors, Adrien Armand chassait du 40, pour la main, c'est le tour de main qui donne la taille…, enfin le tour de tête… (p 2 r), là, du coup, je ne suis pas sûre du résultat : XS !

Comment était-il habillé lors de son entrée en prison ? Il avait une casquette en drap marron, un veston en drap gris sur un gilet en velours rayé, un pantalon en moleskine[1] grise et une chemise en coton de couleur – aucune indication quant à la couleur, dans ses poches se trouvent trois mouchoirs : un blanc et deux de couleurs. Adrien Armand est chaussé de bottines.

Voilà, vous connaissez tout d'Adrien ! Enfin tout, pas ce qui l'a amené à entrer en prison ! Et ce n'est pas une banale accusation !... Il est accusé de meurtre, meurtre sur la personne d'un garde-chasse, Jean Marie Joseph BENOÎT, âgé de trente ans, et qui allait être père de famille pour la première fois. Désormais, Adrien est moins sympathique, non ?

Eh bien, moi, après avoir transcrit toute la procédure d'instruction, j'ai eu de la peine pour lui. Oui, de la peine ! Tout d'abord, il reconnaît de suite avoir tué le garde-chasse, jamais il n'a nié, jamais il n'a accusé quelqu'un d'autre que lui. Seulement, il a toujours expliqué qu'il n'avait pas voulu tuer." Le coup est parti tout seul" ne cessera de répéter Adrien. Alors… Vrai ou pas vrai… ?

N'ayant que ladite instruction pour me faire une idée, ce n'est pas simple. La seule chose qui me conforte dans le fait qu'il n'est pas voulu sciemment tuer est son attitude. Tout d'abord, il reconnaît les faits :

"Alors qu'ils rentraient, lui et ses deux comparses d'une journée de braconnage, ils ont été poursuivis par des garde-chasses. Lui a été rattrapé par le plus jeune, ils se sont battus, le coup est parti blessant grièvement le garde-chasse. Ce dernier est décédé peu de temps après."

C'est la première fois qu'Adrien braconne. Il s'est laissé entraîner par son copain FICHEPAIN, paresseux et bagarreur notoire. Adrien n'a que de bons témoignages le concernant : travailleur, ne faisant pas d'histoire, résidant chez sa mère… Le brave type quoi ! Mais, lorsqu'ils ont été pris en délit par les garde-chasses, il a paniqué. Il s'est enfui, il s'est bagarré, l'arme à l'épaule, le coup est parti !... Les faits se sont rapidement déroulés, dans l'ordre où il le raconte, jour après jour, au juge d'instruction. Il ne variera jamais ! Toujours les mêmes déclarations, même en présence de FICHEPAIN.

Bagnards au départ de la Rochelle vers la Guyane...

Mais, c'est ainsi, le 11 mars 1888, Adrien Armand POIDRAS a tué un garde-chasse. La sentence est ce qu'elle doit être… Le jugement rendu le 2 juin 1888 est implacable : la peine de mort ! Le Président Sadi CARNOT exerce son droit de grâce et commue la peine en Travaux forcés à perpétuité. Après la prison de Vendôme, Loir-et-Cher, Adrien rejoint le fort de Saint-Martin-de-Ré le 4 octobre 1888, point de départ pour la Guyane. C'est le 25 novembre 1888, qu'il embarque à bord de "La ville de Saint-Nazaire" destination le centre de Saint-Laurent-du-Maroni.

Adrien est un bagnard modèle. De fait, le 14 novembre 1898, il obtient la possibilité d'habiter une maison et d'exploiter le terrain attenant. Le 7 juillet 1899, le Président Emile LOUBET commue de nouveau sa peine, cette fois vingt ans de travaux forcés. Adrien a déjà réalisé 11 ans…

Nouveau décret présidentiel le 11 juillet 1903, la peine d'Adrien est diminuée de cinq années. Désormais, la peine est de 15 ans…

Alors qu'il allait être libéré, Adrien Armand POIDRAS décède le 8 novembre 1903 à l'hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane. Il est âgé de quarante ans.

Voilà, la boucle est bouclée. Le meurtrier est décédé quinze ans après sa victime… Je ne peux m'empêcher de penser que le meurtrier n'a pas eu plus de chance que sa victime : tous les deux se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Cependant, un seul a décidé pour les deux : le meurtrier…

[1] Toile de coton tissé serré