1917, Avril 1917, déjà deux ans et huit mois que cette terrible guerre a commencé ! Voilà trente-deux mois que ces hommes souffrent… Voilà déjà neuf cent soixante jours que l'envie, l'espoir, la volonté se sont amenuisées, comme disparues, comme n'ayant jamais existés…

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Mais où sont donc tous nos amis, nos camarades de combat ? Que sont-ils devenus ? Poussières… Poussières… Et nous ? Où allons-nous ? Pourquoi avançons-nous ? Ici, sur le chemin des Dames, nous avançons, nous reculons, nous mourrons… Mais, pourquoi ? Pour la Patrie ? Elle est belle cette Patrie qui nous donne en pâture à l'ennemi ! Elle est belle cette Patrie qui n'entend plus nos cœurs battre, de moins en moins fort, de moins en moins vite… Pourtant, chaque jour, cette Patrie nous envoie à la mort, car, tous les jours, quel que soit le temps, nous savons que nous partons à la mort. Chaque soir, nous sommes heureux d'être revenus, d'être en vie, mais nous savons ô combien notre fin n'est pas loin !

 

Alors, à Craonne, un soldat inconnu, ou anonyme, je vous laisse le choix, écrit cette chanson de Craonne, sur la musique de "Bonsoir m'amour". Cette chanson condamnée par l'autorité militaire, autant dire l'état, reste pourtant dans les esprits, des antimilitaristes à ce qui est dit… Pourtant, moi, militaire en retraite, je conçois ces paroles, je les comprends. Est-ce que, soldat par obligation, par devoir, par patriotisme, par … je serais restée, malgré toutes ces souffrances ? Aurai-je eu le courage de retourner au front, encore et encore ? Aurai-je eu le courage d'obéir ?... C'est dans un autre monde, c'est une autre époque…

Quand au bout d'huit jours, le r'pos terminé,

On va r'prendre les tranchées,

Notre place est si tuile

Que sans nous on prend la pile

Mais c'est bien fini, on en a assez,

Personn' ne veut plus marcher

Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot

On dit adieu aux civ'lots,

Même sans tambour, même sans trompette,

On s'en va là-haut en baissant la tête.

Vous en avez assez ? Oui, de si longs mois, de si longs jours… Sans vous, sans vous, nous ne serions pas, ou pas comme nous le sommes !... Non, ne montez pas là-haut en baissant la tête ! Soyez fiers, je suis fière de vous, c'est grâce à vous que je vis dans un monde de liberté, dans un monde où mes ancêtres ont vécu !

C'est malheureux d'voir sur les grands boul'vards

Tous ces gros qui font leur foire,

Si pour eux la vie est rose,

Pour nous c'est pas la mêm' chose

Au lieu de s'cacher, tous ces embusqués,

F'raient mieux d'monter aux tranchées,

Pour défendr' leurs biens, car nous n'avons rien,

Nous autres, les pauvr's purotins

Tous les camarades sont enterrés là

Pour défendr' les biens de ces messieurs-là

Oui, quelle que soit la guerre, ce sont les soldats sur le terrain qui triment, qui œuvrent. Ceux, qui, comme Raoul Charles CHENUT (1891-1915), ont été fusillé pour avoir osé dire ce qui est écrit dans cette chanson… Nous ne vous oublions pas ! Personnes, jamais, ne doit vous oublier !

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,

Pourtant on a l'espérance,

Que ce soir viendra la r'lève,

Que nous attendons sans trêve,

Soudain, dans la nuit et dans le silence,

On voit quelqu'un qui s'avance,

C'est un officier de chasseurs à   pied,

Qui vient pour nous remplacer.

Doucement dans l'ombre, sous la pluie qui tombe

Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

La relève ! Cette relève annonciatrice de repos, de sursis, de vie… Mais cette relève est aussi l'annonce d'autres morts, d'autres camarades qui vont disparaître, connus ou inconnus, mais des camarades d'infortune. Sachez qu'aujourd'hui, nous comprenons votre peine, votre souffrance, votre chagrin, votre colère !

Adieu la vie, adieu l'amour,

Adieu toutes les femmes,

C'est bien fini, c'est pour toujours,

De cette guerre infâme,

C'est à Craonne, sur le plateau,

Qu'on doit laisser sa peau,

Car nous sommes tous condamnés,

C'est nous les sacrifiés !

Vous avez quitté, mère, femme, enfants, amis ! Vous ne les reverrez pas, d'autres les reverront… Sur ce plateau de Craonne, porté au vent, à la pluie, à la boue, vous vous battez pour nous ! Oui, vous avez été condamnés, oui vous avez été sacrifiés ! Nous ne vous oublions pas, nous ne vous oublierons jamais ! Ces femmes, ces enfants vous ont aussi pleurés…

Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront,

Car c'est pour eux qu'on crève,

Mais c'est fini, car les trouffions

Vont tous se mettre en grève

Ce s'ra votre tour, messieurs les gros,

De monter sur l'plateau,

Car si vous voulez la guerre,

Payez-la de votre peau !

C'est dur à lire, c'est difficile à entendre ! Mais, ô combien je vous comprends ! Deux longues années et huit longs mois vous ont atteints, vous ont affaiblis, physiquement, mais surtout, moralement. Comment encore croire à la victoire lorsque l'on se bat au Chemin des Dames ? Comment croire encore à un monde de paix, de joie, alors que chaque jour c'est souffrance et tristesse. Vous côtoyez la mort depuis beaucoup trop longtemps…

Sachez, Messieurs, que votre sacrifice n'a pas été vain. Même si, vingt-et-une années plus tard, ils ont remis ça ! Votre sacrifice, puis celui d'autres soldats lors de la guerre suivante, font qu'aujourd'hui, nous sommes Français. Nous vivons dans un monde de liberté ! Il aura fallu cent années, cent longues années pour que la France se rappelle vraiment des sacrifices accomplis par tous les soldats de cette fichue guerre ! Mais, au moins, les cérémonies en votre honneur, ravive la Mémoire nationale… Je crains que vous ne retombiez dans l'oubli dès 1919. Je crains que, désormais, les esprits se tournent vers les célébrations du centenaire de la deuxième guerre…

Notre grand-père, en m'emmenant régulièrement à la Caverne du Dragon, m'a permis de comprendre, très jeune, l'enfer que vous aviez connu. Le chemin conduisant de Vailly vers Craonne, était encore un chemin, pas très carrossable. Nous descendions dans la grotte – la visite en était pourtant interdite – avec des lampes de poches. Brrr ! Il me souvient de ces crânes, entassés, l), dans un coin d'une "salle"… je ne peux les oublier, même si, désormais, nous ne les voyons plus au cours de la visite…  C'était dans les années 68-70… Le souvenir de cette guerre de 14 était quasiment encore intact ! Depuis, la nature a repris ses droits, quelle que soit la zone des combats… Il est encore possible de reconnaître les vallons qui ont été creusés par les obus…

Mais la verdure vous montre que vous n'êtes pas morts pour rien, Messieurs ! La vie est là, est toujours là ! Merci à vous Messieurs et … je pense à vous !