La grand-mère maternelle de Mariette, Mamilou, vit, avec Papilou, rue de la Croix Saint Roch, à Moissy-Cramayel…

Eglise

Ah, quel bonheur que d'avoir Mamilou ! Mariette adore sa grand-mère, toujours à l'accueillir avec le sourire. C'est la Toussaint et la petite-fille sait que sa grand-mère va aller sur la tombe de sa sœur jumelle, Jeannette. Jeannette est morte l'an passé et le regard de Mamilou est parfois empreint de cette tristesse que provoque l'absence d'un être cher ; ses beaux yeux gris avec un voile de brouillard font de la peine à la petite fille.

Alors, elle a décidé, après avoir fait la vaisselle et sorti les poules, de rejoindre Mamilou et de lui porter le panier avec les fleurs qui serviront à embellir les tombes des ancêtres… Mariette ne s'y était pas trompé ! Mamilou est très heureuse de la voir arriver d'un pas si décidé… "Que viens-tu faire petite ?" "Je sais que tu vas aller au cimetière, alors je t'accompagne ! Nous pourrons aussi entrer dans l'église et réciter une prière pour Tante Jeannette !".

Mamilou retire son tablier, enfile ses galoches, son manteau, mets son foulard sur la tête et prend la main de sa petite-fille. La chaleur de cette petite main lui réchauffe le cœur ; elle sent toute l'énergie de Mariette et, de fait, son chagrin est moindre.

Elles arrivent très vite au cimetière, il est là, autour de l'église, depuis tant d'années que les places se font rares pour les nouveaux défunts… Mais, heureusement, sa Jeannette est là, bien là. Elle repose avec son mari parti peu avant elle. La maladie les avait touchés tous les deux, et, très vite, les époux se sont rejoints dans l'au-delà.

"Ah, nous y voilà ! Bonjour Tante Jeannette, bonjour Oncle Robin" dit la fillette. Elle a pris l'habitude de venir dans le cimetière et de parler à tous ceux qu'elle a connus… Ils savent, tous, tout de ses joies et de ses peines, surtout les peines… Naturellement, elle prend le petit fagot de bois au fond du panier brosse la grille qui entoure la tombe ainsi que la croix qui portent les deux noms des époux. Ensuite, elle aide sa grand-mère à retirer les mauvaises herbes et à installer les fleurs : des pensées jaunes et violettes. "Voilà, nous avons fait un beau travail" dit la grand-mère "il est temps que tu rentres à la maison, c'est l'heure de manger, mais viens me voir pour le quatre heures…" "Promis Mamilou, bon appétit et à tout à l'heure" et Mariette file en courant vers sa maison.

Elle arrive juste à temps pour terminer de mettre la table. En automne, le père ne part pas ! Il reste dans la grange où il a installé son atelier de vannerie. Il faut s'occuper et la vente de ses paniers, corbeilles et autres accessoires, permet de vivre toute la mauvaise saison. Les garçons arrivent de l'école, ils sont bruyants ! Comme à leur habitude, ils se chamaillent, mais à peine entrés dans la cuisine, le silence tombe ! Ils se lavent les mains et tout le monde passe à table. Le repas se déroule tranquillement, seuls les parents parlent, les enfants se regardent, chuchotent, rient sous cape, mais tout cela dans le plus grand calme, le père y veille !

Et le train train reprend : débarrasser la table, ranger les chaises et les bancs, aider sa mère à faire la vaisselle, Mariette en a assez : "Cela va durer encore longtemps de faire toutes ces tâches ?" "Ce sont là les tâches des femmes !" répond sa mère "Oui, tu feras cela chaque jour de ta vie jusqu'à ce que tu ne puisses plus…" La petite fille s'indigne mais a bien compris que sa mère disait la vérité. Elle voit bien Mamilou, âgée de soixante-cinq ans, qui trime toujours autant : la maison, la couture, le poulailler, le potager. Papilou, lui, se loue à la journée pour travailler ; il est deux ans plus âgé mais se tient encore bien droit, bien fier. Ils vivent dans une petite maison qui a une cuisine, une chambre à feu, un établi et une petite cour. Son visage est tout ridé mais il est si bon et si gentil ! Marilou aime beaucoup ses grands-parents. Du côté de son papa, il n'y a plus personne ! Les frères de papa sont restés dans l'Allier, ils travaillent un peu la terre ; les sœurs se sont mariées et ont suivi les maris là où la main d'œuvre était demandée. Sébastien, le père de Mariette, a quitté le pays en cherchant du travail çà et là. Ses pas l'ont conduit dans le Cher, puis dans l'Yonne et enfin, en Seine-et-Marne. Tout d'abord, à Soignolles, puis il a rencontré Magdelaine à Moissy et s'est installé dans le village après le mariage.

Comme d'habitude, Mariette a rêvassé et c'est l'heure d'aller goûter chez Mamilou… Arrivée chez sa grand-mère, elle sent la bonne odeur du lait de poule, ce lait chaud avec du sucre et l'œuf d'une poule. Et par n'importe quelle poule : c'est l'œuf de Cocotte, la poule que Mamilou lui a rapporté de la foire de Brie-Comte-Robert. Il y a aussi une grosse tartine de pain avec de la confiture de mirabelles, celle que la petite préfère. Dès le goûter avalé, Mariette se niche sur les genoux de sa grand-mère, devant le feu, et attend… Elle attend que Mamilou lui raconte une histoire, une histoire de loup qui rode dans le bois de Jatteau… Brrr ! La petite-fille aime ses histoires ; elle n'a jamais vu de loup, ne connait personne qui ait pu être mangé par un loup, mais les histoires de loup la passionnent !

Comme toujours à cet époque de l'année, il fait nuit de bonne heure, si bien que la petite fille se dépêche de rentrer chez elle. Ce n'est pas qu'elle ait peur : "les loups ne rentrent pas dans les villages" mais tout de même… "D'où viens-tu à cette heure ?" questionne sa maman "J'étais inquiète, tu n'as pas dit où tu allais, je n'aime pas ça !" "Je rentre de chez Mamilou, et je te l'avais dit, mais peut-être n'as-tu pas fait attention". Et Mariette de reprendre ses tâches habituelles : rentrer les poules, se laver les mains, préparer la table pour le repas du soir…

Encore une journée terminée, mais une très belle journée car passée avec Mamilou, cette chère si gentille Mamilou… Bientôt la période de Noël et de ses veillées… "Il y a tant d'histoires à raconter…"