La Gaudinière, château de la forêt de Fréteval, Loir-et-Cher…

Le 13 mars 1888, en fin de journée, quatre gardes particuliers du château de la Gaudinière rentrent d'une battue. Ils sont dans la forêt de Fréteval lorsqu'ils entendent un coup de feu.

Etant persuadés qu'il s'agit d'un coup tiré entre braconniers pour s'aviser les uns les autres de la présence des gardes, ils poursuivent leur chemin et se séparent, deux d'un côté, deux de l'autre, pour rejoindre leur domicile respectif.

C'est alors que deux des gardes, Louis DUREAU et Jean Marie BENOÎT, entendent des bruits de conversation. Ils se tapissent dans l'ombre et, au passage des deux individus, ils se mettent à les poursuivre.

Le premier garde, Louis DUREAU, plus âgé, proche de la cinquantaine, se dirige au plus près ; Jean Marie BENOÎT, la trentaine, court vers le plus éloigné. Afin d'être plus libre dans sa course, il dépose son fusil et sa casquette…

Alors que Louis rejoint le premier braconnier, il est mis en joue par ce dernier, visé par deux fois, Louis en réchappe mais entend un autre coup de fusil, suivi des appels de Jean Marie qui dit "Je suis touché !". A son arrivée, Jean Marie tient encore fermement le braconnier ; Louis s'en charge et un échange de coups violents a lieu mais le braconnier réussi à s'échapper.

Les deux autres gardes sont arrivés sur place ; l'un d'eux court au château afin d'obtenir de l'aide. Mais Jean Marie BENOÎT décède de ses blessures sur le trajet du retour.

Dès lors, une enquête pour homicide et tentative d'homicide est ouverte. Le Juge d'instruction, Henri MASCAREL, est chargé de l'affaire ; son greffier est Théophile RENVOISÉ.

 

Château de la Gaudinière

 

Les protagonistes

La première victime, Jean Marie BENOÎT est native de Mont-Dol en Ille-et-Vilaine. Il fait son service militaire sous les ordres de Pierre Emile de COLBERT-CHABANAIS, qui le recommande auprès de sa sœur, Marie Sophie de la ROCHEFOUCAULD. C'est ainsi qu'il devient particulier dans le Loir-et-Cher. Il 'est marié le 19 août 884 à Chauvigny-du-Perche (41) avec Marie Victorine BRIANNE. Au moment des faits, Marie Victorine est enceinte. Il décède donc le 13 mars 1888 à l'âge de trente ans, l'acte est enregistré dans la commune de la Ville-aux-Clercs (41). Sa fille posthume naît le 2 juin 1888 à Chauvigny-du-Perche (41)

La seconde victime, Ernest Louis DUREAU, est native de Denonville (28). Au moment des faits, il est veuf de Légèe Eulalie BIGOT. Il décède, à Busloup (41) le 9 avril 1893, à l'âge de soixante-quatre ans.

Le coupable de meurtre, Adrien Armand POIDRAS est natif de Oucques (41). Son père décède en 1878, et il réside seul chez sa mère. D'après les témoignages recueillis, Adrien Armand passe pour quelqu'un de paisible, travailleur. Il est ouvrier maçon et son patron est satisfait de lui. Son défaut ? Le braconnage ! Il supplie à plusieurs reprises Jean Pierre CHEVET, plus âgé, pour que celui-ci l'emmène, avec son ami Alexis FICHEPAIN, braconner dans la forêt de Fréteval.

Chose faite en ce jour de mars 1888. Les consignes de CHEVET sont claires : "ne pas provoquer les gardes forestiers !".

Mais en fin de journée, Adrien Armand panique alors que le garde BENOÎT le rattrape. Il reconnaît de suite les faits mais nie jusqu'au bout le fait d'avoir tiré volontairement. Il maintient que c'est une branche d'arbre qui a fait fonctionner la gâchette…

Le jugement du 2 juin 1888 le condamne à mort. Il est gracié une première fois, le 13 juillet 1888, par Sadi CARNOT, Président de la République ; la peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Il quitte la prison de Blois pour celle de Saint-Martin-du-Ré, le 4 octobre 1888. De là, il rejoint le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni en novembre 1888.

Le 7 juillet 1899, Emile LOUBET, Président de la République, réduit la peine à vingt ans. Le 14 octobre de cette même année, il obtint de l'administration pénitentiaire l'autorisation d'habiter et d'exploiter un petit terrain.

Le 11 juillet 1903, le même Président diminue la peine de cinq années. Mais, alors qu'il aurait dû être libéré, Adrien Armand POIDRAS décède le 8 novembre 1903, à l'âge de quarante ans.

Le coupable de tentative de meurtre, Louis Alexis Antoine FICHEPAIN est natif de Lisle (41). Son père, Jules, décède en 1871. Sa mère, Marie Anne RENARD se remarie en 1876 à Louis Arsène COUET, dont c'est le troisième mariage. La fratrie est de neuf enfants ! Sa mère est à nouveau veuve en 1880. Il vit chez sa mère, apparemment sa vie est tranquille !

Cependant, les témoignages recueillis ne disent pas que du bien… Il chaparde, ne travaille pas régulièrement, souvent au bistrot, bagarreur…

Il part donc braconner avec les deux autres compères Adrien Armand POIDRAS et Jean Pierre CHEVET ! Lorsqu'il est poursuivi par le garde DUREAU, il s'arrête et le met en joue, par deux fois. Heureusement, le garde n'est même a blessé !

Lors de l'enquête, Louis Alexis Antoine niera continuellement les faits, essayant même, malgré les preuves et autres témoignages, de reporter cette agression sur Jean Pierre CHEVET.

Lors du jugement du 2 juin 1888, il est condamné à 15 ans de travaux forcés et 10 ans d'interdiction de séjour. Il est envoyé au bagne de La Roche Elisabeth, proche de Kourou, en Guyane fin 1888.  Là, il n'a de cesse que de vouloir s'évader : mai 1889, trente jours de cachot pour tentative d'évasion, 60 jours en juin 1891, pour le même motif, puis 30 jours de cachot pour vol de poulets, et enfin, dernière et ultime évasion, 2 janvier 1894. Il ne sera jamais retrouvé !

Sa sœur, Victorine FICHEPAIN épouse RENAUD, n'aura de cesse que de le faire rechercher, en vain.  En 1922, la justice le déclare décédé.

Le coupable de braconnage, Jean Pierre CHEVET est natif de Pezou (41). Âgé de trente-neuf ans, marié à Marie Louise HURSON, et père de famille de quatre enfants vivant au moment des faits.

C'est un braconnier notoire, bien connu des personnels de la police. Il est souvent incarcéré à la prison de Vendôme pour les fois où il est pris "la main dans le sac".

Pour cette affaire, il est de suit mis hors de cause dans les affaires d'homicide et de tentative d'homicide. Il est rappelé à l'ordre par le Juge d'Instruction et condamné à quinze jours de prison pour braconnage. Il continuera de braconner en étant parfois pris, parfois tranquille. Il décède le 24 septembre 1934, à son domicile, âgé de quatre-vingt-trois ans.

Lors de la transcription de l'instruction de cette affaire, pièces 43 à 100, je me suis permise de "juger"… Avec tendresse pour Adrien Armand, il me semble être le brave gars, pas là où il faut et je suis presque persuadée que le coup de fusil est parti involontairement. Il paraît simple et tranquille, la preuve en est : son comportement au bagne. Par contre, aucune pitié pour Alexis Antoine FICHEPAIN ! Il me paraît être un voyou… Mais… je ne referais pas l'histoire… Le passé est au passé !